Quitter un employeur n’est pas une mince affaire si l’on en juge par le nombre de cadres qui n’osent pas passer à l’acte. Pourtant, ce pas peut être salutaire, à condition d’avoir fait le point sur son potentiel, ses freins, et ses envies.
Gilles Mure-Ravaud, directeur marketing et commercial de CPI, premier imprimeur de livres en France, a bien failli, il y a cinq ans, passer à côté de ce poste dans lequel il s’épanouit aujourd’hui… « Je venais de prendre la responsabilité du service marketing du département packaging d’une filiale d’un grand groupe américain de la papeterie, que j’avais intégré comme commercial quatre ans plus tôt. Pour faciliter ma prise de fonction, l’entreprise avait accepté que je suive une formation en marketing stratégique à l’IFG [Institut français de gestion]. » Pour obtenir le diplôme, les participants doivent, au cours de leurs quatorze mois de cours, sous forme de modules de quelques jours par mois , réaliser une étude sur la fonction marketing dans une entreprise différente de la leur et faire des recommandations sur la stratégie à mettre en œuvre pour accroître les performances. « J’ai contacté CPI, qu’avaient déjà rejoint d’anciens collègues », se souvient-il. Tout se passait le plus normalement du monde quand Gilles est convoqué par le directeur de la société. « Je suis resté scotché. Il m’a proposé de rejoindre son entreprise. Sur le coup, j’ai refusé. Ce n’était pas loyal vis-à-vis de mon employeur et je ne cherchais pas à changer de job. »
De retour chez lui, les doutes l’envahissent, l’obligeant à se poser les bonnes questions. La promotion obtenue correspondait-elle à ses aspirations ? Et au-delà, quelles étaient les perspectives d’évolution ? « Ne souhaitant pas quitter la France, j’ai compris que j’allais être bloqué dans mon avancement de carrière. À 42 ans, j’avais obtenu mon bâton de maréchal. » Aussi, quand quelques jours plus tard, l’imprimeur le contacte à nouveau, il décide de négocier son intégration en se plaçant en position de force. « Les risques étaient assez limités : ayant analysé la politique marketing et réfléchi aux actions à mettre en œuvre pour développer la société, j’avais tous les chiffres et donc toutes les cartes en main. » Sauf une : il n’avait pas encore la moindre idée de la bataille à engager avec ses nouveaux collègues pour mettre son plan à exécution… « J’en ai bavé pendant un an. J’ai surmonté les épreuves, je ne le regrette pas. »
Surmonter ses craintes
Régulièrement chassé par des concurrents, Gilles est toutefois devenu plus prudent. Le traumatisme de ses débuts est toujours présent dans son esprit… « La société se développe, j’ai encore beaucoup de choses à faire. » Cette hésitation est sans doute révélatrice de la peur panique qui saisit nombre de cadres à l’idée de changer de travail, surtout quand ils n’y sont pas contraints. « Nous sommes confrontés à ce problème régulièrement », reconnaît Hubert L’Hoste, directeur du cabinet de recrutement Mercuri Urval. Et le recruteur de mentionner les principaux freins : le saut dans l’inconnu, la crainte d’être le premier à faire les frais d’une éventuelle restructuration parce que l’on est le dernier arrivé, la prise de recul par rapport au travail qui conduit à privilégier leur vie personnelle, la hantise de l’échec… « Il faut apprendre à dominer ses peurs, car ne pas oser bouger, c’est prendre le risque de stagner », lance le coach Gilles Forestier.
Éric Seyvos l’a bien compris. À 35 ans, il en est à son quatrième employeur. Son diplôme d’expert-comptable obtenu, il est embauché par une petite structure. Mais au bout de deux ans, estimant en avoir fait le tour, il la quitte pour rejoindre un cabinet plus important. « En 2000, les cabinets d’audit recrutaient à tour de bras. J’avais envie d’évoluer et de développer de nouvelles compétences. Sortir de la tenue et de la certification de compte pour mener des missions d’audit chez des grands comptes », raconte-t-il. Quelques entretiens plus tard, il est embauché chez Salustro, une société qui a depuis intégré le réseau de KPMG. « J’avais fait de l’expertise comptable et du commissariat au compte. Rentrer dans un cabinet d’audit me permettait d’élargir mes compétences en effectuant des missions pour le compte d’entreprises qui souhaitent, par exemple, racheter une autre société. Il ne s’agit plus seulement de vérifier la tenue des comptes mais d’analyser les risques d’un rachat, en fonction des éléments fournis. Cette évolution professionnelle me permettait de plus de travailler avec des grands comptes qui sont les seuls à faire appel à ce type de conseil. »
Pour éviter de s’endormir sur ses lauriers, il y a deux ans, Éric frappe chez BMA, un cabinet d’audit de soixante-dix personnes, avec un taux de croissance de l’ordre de 30 % par an, où tout est encore à construire. « Ici, je suis dans mon élément. C’est une entreprise à taille humaine où j’ai en charge des dossiers passionnants », souligne celui qui est, depuis, devenu associé. En plus de son expertise sur la mise en place des nouvelles normes comptables IFRS, Éric est devenu directeur général de BMA conseil et formation, un département du cabinet où il développe des programmes innovants pour transmettre ses connaissances aux comptables.
Rester en éveil
Après avoir fait le point sur ses ambitions et analysé ses compétences et son potentiel, bien sentir une situation permet de mettre davantage de chances de son côté. « Un entretien de recrutement se passe entre deux personnes, précise Hubert L’Hoste. Si un salarié rencontre une entreprise pour se vendre, il doit aussi poser des questions. En allant dans l’entreprise, en y rencontrant des opérationnels, on se rend compte de l’ambiance de travail et de la part de risque que l’on prend en acceptant la proposition. » Isabelle (1) ne dira pas le contraire. C’est au cours d’une opération de communication externe organisée par son futur employeur potentiel que cette chargée de communication, à qui l’on proposait un poste de directrice de la communication, a finalement jeté l’éponge. « À cette occasion, je me suis rendu compte que je ne partageais pas leurs valeurs. » Ce galop d’essai a cependant permis à Isabelle d’être plus confiante concernant sa valeur sur le marché. Elle s’est alors ouverte à ses employeurs sur sa volonté d’évoluer professionnellement, racontant même ce qui venait de lui arriver. Résultat : son souhait pourrait se réaliser prochainement. « Mais si, en septembre, je ne vois rien venir, je me mets de nouveau à la fenêtre », affirme-t-elle.
Tranquillité d’esprit
Pour Isabelle, les verrous psychologiques ont sauté. Ceux qui, après avoir pesé le pour et le contre, décident de passer à l’acte, doivent alors affronter cette transition si redoutée de la période d’essai. « Avant de prendre ma décision, j’ai discuté avec mes futurs patrons. Le courant est bien passé, j’ai ressenti une grande ouverture d’esprit. Bien sûr, j’avais peur de ne pas être à la hauteur, mais j’avais aussi le sentiment qu’ici, on n’allait pas porter un jugement définitif sur moi à l’issue de ma première mission », note Éric Seyros.
Afin de vaincre leurs propres résistances, certains cadres commencent à s’intéresser aux produits d’assurance garantissant en cas d’échec le maintien du salaire pendant six mois à un an. Exemple : José, chef de projet informatique dans une entreprise après plusieurs années passées dans des SSII, a décidé de souscrire à l’un de ces produits lancé par le courtier en assurance Pilliot, s’appuyant sur le groupe Generali. « Une tranquillité d’esprit qui m’a coûté 800 s. Si je ne suis pas embauché, l’assurance me versera un complément par rapport à mes indemnités chômage pendant six mois, sourit ce cadre, qui espère bien ne pas avoir à s’en servir… Cette assurance n’a pas été déterminante. Elle a seulement facilité le passage à l’acte », tient-il à préciser. Dont acte…
(1)Les personnes dont le patronyme n’est pas mentionné ont souhaité garder l’anonymat.
Laurence Estival
Juin 2007