Même si la conjoncture reste morose, nombre de cadres licenciés ou sans perspectives professionnelles réussissent à tirer leur épingle du jeu. Leurs méthodes ? Jouer la carte des réseaux, suivre une formation ou se mettre à leur propre compte. Enquête.
En juillet 2010, Pierre, 52 ans, depuis vingt-deux ans dans l’entreprise, reçoit un sacré choc : à la tête d’une direction opérationnelle dans un grand groupe racheté quelques mois plus tôt par un de ses concurrents, il s’aperçoit rapidement qu’il n’y a pas de place pour lui dans la nouvelle organisation. Il décide de prendre les devants et négocie un licenciement et un outplacement, quittant sa société trois mois plus tard. “Je n'avais pas le choix, même si cette décision me faisait peur. C’était la première fois de ma vie que je me retrouvais au chômage. Je n’avais jamais fait de démarches pour trouver un emploi. À chaque fois, on était venu me chercher. Tout à coup, c’était un saut dans l’inconnu”, relate-t-il. Un inconnu qui n’aura été qu’une parenthèse : il lui fallut quatre mois pour intégrer un autre grand groupe et obtenir des fonctions identiques à celles qu’il occupait précédemment.
Marché caché. Sa méthode ? Jouer à fond la carte des réseaux pour explorer le “marché caché”. Il retrouve, via LinkedIn, d’anciens collègues perdus de vue depuis plusieurs années, renoue des relations avec les professionnels rencontrés au cours de sa carrière et se constitue en moins d’un mois un portefeuille de 200 contacts. Par l’un d’entre eux, il apprend que son futur employeur allait se mettre en quête d’un cadre ayant ses compétences. Pierre envoie une candidature au DRH et cherche parallèlement à savoir qui, au sein de son réseau nouvellement créé, pourrait parler de lui aux responsables de l’entreprise visée afin de donner un coup de pouce à son dossier. Une technique payante : il est reçu avant même que la société n’ait engagé un processus de recrutement.
Être à l’affût des évolutions du marché
Au-delà de sa capacité à faire rapidement fructifier son capital relationnel, la force de ce cadre est de n’avoir à aucun moment douté de lui, malgré la conjoncture économique et malgré le discours anxiogène sur les seniors. “Avoir peur ou être paralysé est le pire des comportements, analyse Suzel Gaborit-Stiffel, coach en gestion de carrière. La crise a un effet désastreux : je rencontre des cadres dont l’emploi n’est en rien menacé mais qui n’osent plus bouger, alors que leurs profils sont particulièrement recherchés et qu’ils auraient tout intérêt à évoluer, surtout quand ils ont l’impression d’avoir fait le tour de leur poste ou commencent à s’ennuyer.”
Surfer sur les nouvelles tendances. “Le conseil n’est certes pas nouveau, mais, avec la crise, il devient plus que jamais d’actualité, renchérit Hervé Bommelaer, directeur associé de l’Espace dirigeants, un cabinet d’outplacement. Les salariés ont trop tendance à ne voir que ce qui ne va pas et à négliger les signaux positifs. Nombre de cadres pensent que c’est en faisant le dos rond et en mettant tout en œuvre pour être les meilleurs de la classe qu’ils vont sauvegarder leur emploi. Or c’est une illusion ! Il faut être à l’affût, sortir la tête du guidon.” Avoir le nez à la fenêtre permet de repérer de nouvelles tendances, d’en faire profiter son équipe ou son employeur, voire de s’en servir pour mieux rebondir en dehors de son entreprise.
Exemples ? L’industrie automobile met l’accent sur les voitures électriques, la prise en compte du développement durable modifie de nombreux métiers, les modes d’organisation pyramidale sont remis en question… Des mutations qui offrent autant de nouvelles possibilités pour des chefs de projet ou des cadres envisageant de revisiter leurs fonctions à l’aune de ces nouveaux enjeux (acheteurs s’intéressant aux achats durables, développement de nouveaux business à l’intérieur d’entreprises existantes, création de start-up…). “Je viens d’accompagner un cadre senior qui travaillait dans la finance et qui était désespéré de ne pas retrouver de poste. Jusqu’à ce qu’il décide de s’installer à son compte pour conseiller les banques souhaitant développer une offre dans le microcrédit, un secteur en plein développement à la recherche de professionnels connaissant parfaitement les mécanismes financiers”, illustre Ève Chegaray, coach en gestion de carrière.
Une occasion d’évoluer
La crise peut être le moment opportun pour réfléchir à la façon de donner une nouvelle impulsion à sa carrière. “Souvent, les gens hésitent à quitter un poste, à renoncer à leur confort, à leur salaire. Le fait de ne plus avoir de perspectives ou de se retrouver au chômage provoque un déclic”, estime Hervé Bommelaer. Nathalie Simon, responsable financière de la filiale française d’un groupe pétrolier koweïtien en a fait l’expérience : à 49 ans, elle est licenciée à la fin de l’année 2009 quand l’entreprise décide de fermer ses bureaux dans l’Hexagone. Elle décide alors de suivre le master de management stratégique, un cursus d’un an à temps partiel proposé par l’IFG en partenariat avec l’université Paris-Ouest-Nanterre-la-Défense. Elle puise 18.000 € dans ses indemnités de licenciement pour financer sa reprise d’études.
“J’ai toujours eu en tête l’idée de suivre une formation afin de conforter mes connaissances apprises sur le tas, mais j’y ai renoncé par manque de temps”, explique celle qui tout à coup ne voit plus d’obstacles à retourner sur les bancs de la fac. “C’est devenu d’autant plus nécessaire que, sans valider mes acquis, il me sera difficile de retrouver le même type de poste ou même d’évoluer”, continue Nathalie, qui ambitionne à moyen terme d’intégrer un comité de direction. Aujourd’hui, tout en rédigeant son mémoire portant sur la définition d’une stratégie de développement à cinq ans pour une entreprise, elle a commencé sa recherche d’emploi, “coachée” par un “ancien” de la formation actuellement en poste. “Je n’ai pas encore reçu de propositions concrètes, mais je vois que dans les cabinets de recrutement mon CV est pris au sérieux. J’ai renforcé mes connaissances théoriques. Cela me permet de mieux justifier pourquoi et comment mettre en œuvre telle ou telle stratégie, au lieu de me fier à ce qui a déjà marché sans m’interroger sur la pertinence d’autres modèles”, sourit Nathalie, qui, grâce au suivi de ce programme, a retrouvé confiance en elle. Une arme indéniable pour séduire les recruteurs…
Faire feu de tout bois
“La crise est certes un moyen de relancer sa carrière, mais encore faut-il bien se connaître, avoir défini ses objectifs et être au clair sur la part de risques qu’on est prêt à assumer. Sans ce travail d’introspection, beaucoup de salariés ne sont pas à même de déceler les opportunités et d’identifier les leviers dont il dispose”, rappelle Silvana Frazzetta, fondatrice d’Atmosphère Coaching, un cabinet de gestion de carrière. Ce n’est pas Thomas Kuhn, 36 ans, qui dira le contraire. Pharmacien de formation, responsable du développement d’une gamme de médicaments contre le diabète chez Merck Serono, il n’a pas hésité une seconde, fin 2007, à proposer à son employeur de reprendre cette activité qu’il désirait céder afin de se mettre à son compte.
“J’avais déjà fait un pas dans ce sens. Il y a trois ans, j’ai passé un MBA et ai rencontré des participants désireux de créer leur entreprise. L’idée de lancer une start-up dans les biotechnologies me taraudait. Ce n’était peut-être pas le moment idéal, en pleine crise, d’autant que mon entreprise me proposait un autre poste, mais j’ai compris qu’une telle opportunité ne se présenterait pas deux fois.” Il négocie avec son employeur un contrat de licence : le laboratoire lui cède son portefeuille de produits. En échange, l’entreprise percevra un pourcentage sur les ventes. Fort de cet accord, il choisit avec deux autres de ces collègues participant eux aussi à cette aventure de suivre une formation à la création d’entreprise de septembre 2008 à juin 2009 à l’EM Lyon. Objectif : acquérir les compétences nécessaires pour prendre en main les rênes d’une société, mais aussi bénéficier de conseils de professionnels et du regard critique sur son projet des autres participants afin de peaufiner son “business plan”. En mars 2009, Poxel sort de terre. Grâce à l’appui de Merck, de l’accompagnement de l’incubateur de l’école mais aussi de sa détermination sans faille, Thomas réussit à convaincre Edmond de Rothschild Investment Partners de la viabilité de son projet, levant 16 millions d’euros. De quoi poursuivre le développement en cours des nouveaux produits dont le lancement est prévu pour 2015…
Laurence Estival
Janvier 2011