Comment rattraper des décennies d’indifférence face à un racisme à l’embauche qui ne dit son nom que depuis quelques années ? Comment se (re)faire une image morale parce que le contexte économique et social, et parfois aussi les convictions intimes d’un dirigeant l’imposent ? La signature d’une charte de la diversité est sans doute un premier pas. Mais non suffisant.
Tandis que quelques grands groupes tiennent le devant de la scène sur le sujet, mais que chacun reconnaît son ignorance sur la manière dont les PME s’emparent ou se sont emparées de la question, la mesure des résultats des actions favorisant la diversité est bien difficile. « Pour connaître l’importance vraiment accordée à cette question dans les entreprises, regardez à quelle place et depuis combien de temps le ou la responsable de la question figure dans l’organigramme, ironise un observateur. À quelle direction est-il rattaché ? La communication ou les ressources humaines ? À quel niveau hiérarchique travaille-t-il ? Quels sont les moyens investis en communication sur ce thème ? »
Une posture morale
Dans les organigrammes, on voit en effet apparaître des responsables de développement durable, et/ou de la diversité… Mais combien d’entreprises ont réellement mis en place une politique efficace, aux résultats mesurables, dans ce domaine ? Bien des questions se posent sur ce sujet complexe, chargé, sensible. Alors qu’il nécessiterait sans doute un débat de fond au sein même des sociétés, certaines d’entre elles donnent l’impression d’avoir trouvé des solutions sans avoir vraiment analysé le problème. Pour les chercheurs, la voie est pourtant ouverte. « L’entreprise s’est mise aujourd’hui dans une posture morale, admet Isabelle Barth, professeur de sciences de gestion à Lyon 3, membre de l’ISEOR, Institut de socioéconomie des entreprises et des organisations ; en se positionnant notamment sur le thème de la diversité, elle fait malgré tout avancer les choses, de manière pragmatique. Si on attend seulement que le législateur agisse, on sera certainement moins dans le “faire”… » On n’efface pas des années de silence du jour au lendemain. En attendant des résultats concrets et mesurables, la réflexion avance. La création de structures comme la Halde ou l’Institut Montaigne, qui mêlent universitaires et chefs d’entreprise, de journées de réflexion et d’échanges sur les bonnes pratiques participent de cette tendance. De même que les interventions de sociétés qui ont une longueur d’avance sur la question, comme Adia ou Casino.
Une obligation financière
Plusieurs éléments viennent jouer en faveur de cet engagement, dont fait partie la diversité. Une incitation économique et financière, d’abord : la responsabilité morale des entreprises vis-à-vis de leurs salariés et de leur environnement est désormais notée pour les entreprises cotées en bourse. En France, le concept de responsabilité sociale et environnementale est conforté depuis 2002 par la loi relative aux nouvelles régulations économiques (NRE), qui prévoit un développement de leur responsabilité sociale et environnementale (RSE). L’article 116 stipule que le rapport annuel des entreprises cotées doit contenir des « informations sur la manière dont l'entreprise prend en compte les conséquences sociales et environnementales de ses activités ». Des sociétés de conseil et de notation veillent désormais à la bonne moralité des entreprises, les investisseurs et actionnaires sont attentifs à la réputation des sociétés du CAC 40. L’image devient donc presque aussi stratégique que les choix de développement.
Attirer les clients… et les candidats ?
« Les entreprises sont dans une logique de business case, analyse Isabelle Barthe. Elles font jouer certains leviers, en fonction de ce qui les arrange pour être en phase avec le marché ; elles opèrent une segmentation fine de la clientèle pour proposer par exemple des produits “ethniques”. Certaines vont privilégier “l’ethno-racial”, d’autres les seniors, ou les femmes, ou les obèses… Avec des risques de dérive : à qui confie-t-on la vente, encore aujourd’hui, des bananes et des ananas dans les supermarchés ? » Promouvoir des valeurs liées à la diversité peut aussi permettre aux entreprises de se rendre attractives auprès d’une population de jeunes diplômés qui attend des comptes. La crise de croyance après des années de plans sociaux les rendrait plus exigeants sur les valeurs qu’elles portent. Pour beaucoup, l’urgence est là, dans tous les cas. « Vis-à-vis de l’image de la France, cette discrimination est désastreuse, remarque Dogad Dogoui, chef d’entreprise et responsable de l’association Africagora. On va perdre des parts de marché ! »
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Dominique Perez
Juin 2006