Une bonne idée, « la territoriale » ? Pas si sûr. Sauf à avoir un profil idoine, à bien s’informer et à se bâtir une motivation en béton. Quatre questions clefs pour un autodiagnostic.
La tentation est grande ! Par mauvais temps, la fonction publique devient la « valeur refuge » de l’emploi. Qui n’a jamais rêvé un jour d’un poste stable au sein d’une commune, d’un département ou d’une région ? Près de 50 000 postes à saisir, de toute catégorie, d’ici quatre ou cinq ans dans « la territoriale », cela mérite réflexion. Un chiffre qui ne variera guère selon Agnès Lucas Reiner, directrice générale adjointe du CNFPT (Centre national de la fonction publique). « Si a priori les collectivités ne remplaceront pas tous les départs liés au papy boom, elles en pourvoiront beaucoup, et créeront des postes. La décentralisation se poursuit. Aujourd’hui c’est l’inventaire du patrimoine et la gestion des ports qui leur échoient en plus des routes, des collèges et lycées… (1). Et comme les territoires maîtrisent leur propre masse salariale, l’Etat ne s’en mêle pas. ». Pas de coupes claires, donc. Mais, avant de se précipiter, il faut se poser les bonnes questions.
1. Ai-je le bon profil ?
Le goût du service public, la mobilité, et le sentiment d’avoir des compétences particulières, voilà le kit de base d’un bon projet professionnel pour intégrer la territoriale, résume Alexandra Tissot-Pages, directrice du pôle recrutement au cabinet Light Consultants. À cela plusieurs raisons. Primo, les collectivités sont dévoreuses d’expertises introuvables chez elles, en télécoms, en informatique, en BTP (voirie en particulier) en développement économique, et de capacités à piloter un projet. « Engagées dans une logique de mutualisation entre services sur des postes fonctionnels, elles recherchent aussi des patrons d’achats ou de RH, des directeurs juridiques, alliant compétences techniques et managériales », ajoute notre interlocutrice. Des qualités également prisées pour des postes plus classiques (2).
Sachant que la sphère publique a, elle aussi, le souci de la rentabilité et d’un meilleur encadrement, à vous de déceler dans votre CV les points clés transférables à un job en collectivité : la gestion d’équipe, le suivi de budgets, le sens du reporting, le respect de la qualité et des délais, etc. Secundo, travailler dans la territoriale exige de savoir bouger, de métier, de région, d’environnement. Alors, le candidat inamovible dans son service et chez son employeur durant vingt-cinq ans peut s’abstenir. Trop monoculture, trop frileux. Tertio, il faut savoir penser collectif, et concilier des intérêts parfois difficilement conciliables : celui du citoyen en demande sociale (RMI, logements, cantines, etc.) et celui du bon gestionnaire des deniers publics.
2. Vais-je m’adapter à l’environnement ?
« Mais que vais-je faire au fin fond du Sud-ouest, dans un trou de 20 000 habitants ? ». Lorsqu’en 2005 on m’a offert le job de contrôleur de gestion dans un conseil général, j’ai hésité, se souvient Sophie, 36 ans. J’habitais Paris après trois ans passés à Londres comme analyste financier. Quel écart. ! » Et puis, elle s’est ravisée… Pourquoi pas rebondir là-bas, puisqu’elle était sans emploi depuis la crise boursière liée à la bulle Internet de 2001. « J’y ai vu du positif, une meilleure qualité de vie, un défi motivant puisque je créais la fonction ». Aujourd’hui, elle s’y trouve bien. Evaluer les conditions d’exercice du job dans un territoire est une étape capitale de sa réflexion. Forcément, les règles du jeu diffèrent de celles de l’entreprise. Le confort de vie est une chose. C’en est une autre de saisir le fonctionnement intime d’une collectivité. Tout gravite autour de l’élu. Le DRH applique les décisions politiques et le directeur financier n’est souvent qu’un comptable de plus. « On ne parle pas à un maire ou un député comme à un directeur général dans le privé » souligne Fabien Stut, directeur associé du cabinet Hays. Allez-vous résister à cette pression là ? Autre point crucial, savoir faire adhérer l’équipe à un projet. Certains ne supportent pas les freins spécifiques de la fonction publique et démissionnent. « Mon mentor a tenu dix ans, raconte Philip Sion, responsable informatique au conseil général des Bouches du Rhône (voir encadré). Il fustigeait la lourdeur administrative, la « hiérarchie d’incompétences », la promotion à l’ancienneté ». Mieux vaut donc mener l’enquête autour de soi pour se forger sa propre opinion.
3. Comment postuler ?
Contacter une relation dans la place reste le meilleur moyen. Mais Sophie, qui a mis son CV sur le site de l’Apec a été contactée au vu de son sujet de stage/étudiant pour un département. Renseignez-vous sur le dynamisme des élus dans les associations ad hoc (3). Affichez-vous sur les réseaux sociaux. Consultez les annonces, les sites spécialisés. Restera ensuite à valider l’offre proposée. Lors d’un entretien des plus classiques, il faudra rassurer sur vos compétences techniques. Ayez l’historique et les projets de la collectivité en tête, cela aidera à cerner les contours de la mission. Puis posez la question du « pourquoi » du recrutement. Une façon de lever des lièvres sur une absence de moyens ou la tyrannie d’un supérieur : est-ce une création, un remplacement ? Un challenge, une volonté de s’ouvrir aux cadres venant du privé ? Décelez les considérations électorales, les modes de travail, les budgets alloués, les perspectives de carrière. « Attention à ne pas mimer les comportements d’un fonctionnaire à la Courteline, prévient Fabien Stut chez Hays, c’est suranné. Evitez le jargon du genre «usager » à la place de client, oubliez le costume passe muraille. Soyez vous-même. Une administration vous rencontre souvent parce que vous pourrez introduire en ses murs la culture et des méthodes du privé. Inutile alors de les masquer ».
4. Devrai-je passer les concours ?
La dualité des contrats est une caractéristique de la territoriale. Venu du privé, vous serez contractuel avec un CDD de trois ans. Le statutaire, lui, est un fonctionnaire qui a réussi les concours. « Pour un jeune intéressé par la chose publique, c’est une bonne idée de capitaliser sur une première expérience avant d’aller dans le privé, conseille Michel Yahiel, DRH de la ville de Paris. Si on veut durer, il faut envisager le concours. Car le contractuel risque d’être barré dans le jeu des promotions par ceux qui ont fait le choix de décrocher le statut ». D’autant que s’il bouge, il doit tout reprendre à zéro, en particulier le salaire, alors que le statutaire, lui, engrange des points. Des calculs que Sophie, précaire contrôleur de gestion dans le Sud-ouest a effectués avant de se décider à passer les concours. Lauréate en 2006, titularisée en 2007, elle s’apprête à évoluer sur le job d’analyse des tarifications des maisons de retraite. Toute collectivité qui croit ainsi en vos chances vous donnera des facilités pour vous préparer à concourir. Autre possibilité, suivre une carrière parallèle à celle des titulaires, puisque au-delà de deux CDD (six ans) le contrat se mue en CDI. Mais sur ces trajectoires là, les collectivités en sont au stade de la réflexion. A vous d’inventer. Sachez toutefois que depuis février 2007, le contractuel a droit au Dif, comme les autres.
(1) CNFPT : Centre national de la fonction publique territoriale. Avec la décentralisation, les collectivités locales gèrent les lycées et collèges, l’eau, la voirie, les transports etc…
(2) CNPT recense pléthore de métiers 253 en tout, répartis dans 35 familles professionnelles et 8 filières. Les cadres relèvent de la catégorie A et les techniciens et agents de maîtrise dans la catégorie B.
(3) sites du CNPT et associations par métiers :
www.cnpt.fr
www.emploi-territorial.fr
www.lalettredusecteurpublic.fr, onglet « association »
Marie-Madeleine Sève
Juin 2009