La dernière étude* de Lab’Ho tire le signal d’alarme. Pascale Levet explique en quoi le désengagement intra-muros des cadres fragilise le fonctionnement de l’entreprise. Une situation au bord de la rupture.
Le phénomène du retrait que vous décrivez est-il nouveau ?
La relation des cadres à l’emploi pose problème depuis des années déjà. Avant, elle était centrée sur la question de la motivation : quel levier trouver pour leur faire atteindre les résultats attendus. Ce qui la singularise aujourd’hui, c’est la nouvelle configuration dans laquelle ils travaillent. Les organisations se globalisent et tentent d’aligner leurs objectifs sur ceux des dirigeants. Lesquels s’appuient sur leur encadrement pour effectuer la synthèse entre ces objectifs, le marché, les clients, leurs collaborateurs, les parties prenantes, etc. Ils demandent à leurs troupes de contribuer à la réussite de l’ensemble, mais sans ligne directrice claire, sans forcément de moyens. Où est passé l’investissement dans l’appareil productif, dans la relation clients ? Tout est flou, instable. Le cadre innove, améliore, puis son entreprise rachète ou externalise. Il faut refaire. C’est de l’eau dans du sable. Il ne veut plus suppléer aux défaillances du système.
L’étude parle de « désengagés de l’intérieur »…
Le registre actuel est celui de l’engagement. L’entreprise cherche des collaborateurs qui adhèrent, un peu à l’aveugle, à des objectifs sans cesse réajustés. Ils ont accepté un temps de se défoncer. C’était grisant de partir en voyages, de faire du neuf, quitte à rester au bureau jusqu’à minuit. Maintenant, certains s’en vont. Ou ils restent, mais avec d’autres priorités. Ce désengagement vécu à son poste se retrouve partout : cadre vieillissant que l’organisation laisse végéter, junior qui décide de jouer sa vie ailleurs et de « profiter » du système, dirigeant revenu des suites des dernières fusions, DRH désabusé ou impuissant. Le risque de contagion est bien identifié.
Quelles sont les marges de manœuvre de l’entreprise ?
Les DRH s’interrogeront sur la pertinence de leurs baromètres sociaux. C’est bien souvent le seul dispositif légitime qu’ils peuvent mobiliser pour comprendre les dysfonctionnements. Et évaluer les conséquences. Hélas, les questions sont encore trop souvent formulées de façon à produire du « positif ». Elles éclairent médiocrement la « boîte noire » de la relation à l’emploi. On sait que les sondés n’aiment pas répondre en victimes. Il y a déni. Sans faire de cocooning, l’entreprise doit prendre au sérieux le sujet des conditions de travail. Y dédier une task-force. La performance financière occupant tous les esprits, les cadres sont sursensibilisés à tout ce qui donne des signes en faveur du travail réel qu’ils accomplissent jour après jour. Ils cherchent de moins en moins à s’investir dans une entreprise n 1 sur tel secteur ou sur tel produit, davantage dans celles qui offrent une caractéristique, pas nouvelle en soi, mais qui prend de la valeur à leurs yeux, la capacité à se comporter comme un employeur : organisation du travail, gouvernance des contrats, investissements, objectifs à la mesure du job…
*« Cadres : la tentation du retrait », Juliette Ghiulamila, Lab’Ho (Observatoire des hommes et des organisations du groupe Adecco), juillet 2007, 15 euros. Site : www.labho.fr.
Propos recueillis par Marie-Madeleine Sève
Décembre 2007