Elle n’est plus la seule voie pour avoir une expérience internationale. Cependant, l’expatriation « classique » reste une opportunité intéressante pour les cadres, à condition de bien mesurer les implications professionnelles et personnelles qu’elle suppose.
Patron des ventes depuis 4 ans dans une société canadienne de software, basée à Munich (Allemagne), et déjà doté d'une solide expérience à l'international (Chine, Slovaquie) Guillaume Taton, 30 ans, n'a jamais fait mystère, en interne et tout au long de sa carrière, de son tropisme international. « J'ai toujours été proactif en la matière, confirme-t-il. Mais, avant d'accepter de partir à l’étranger, j'ai toujours considéré le challenge sur un plan global, personnel et pas seulement professionnel. J'ai vu au cours de ma carrière de nombreux expatriés rentrer dans l'hexagone prématurément après quelques mois, malgré d’excellentes positions professionnelles. Sans doute à cause d’une insuffisante préparation psychologique. »
Avant de prendre la décision de partir, il importe de questionner ses véritables motivations. « Il faut qu'il existe une forte adéquation entre la volonté du cadre et celle de l'entreprise », explique Geneviève Brame, Directrice de mission Ressources Humaines chez Ernst & Young, auteure de “Chez Vous en France” (1). S'il y a encore quelques années, lorsqu'elle souhaitait convaincre un cadre de s'expatrier, l'entreprise avançait des arguments financiers ou juridiques solides (un contrat “béton”) ou encore autoritaires (“vous partez ou c'est la porte”), il n'en est rien aujourd'hui. « Le lien et la fidélité envers l'entreprise s'étant considérablement distendus, le cadre prend en compte d'autres considérations avant de faire son choix, indique Jean-Luc Cerdin, professeur à l'Essec et auteur de “S'expatrier en toute connaissance de cause” (2). La destination n'est-elle pas trop risquée? Quid de mon conjoint et de ma famille ? D'où peut-être une plus grande difficulté à le convaincre. En revanche, une fois le consentement acquis, l'intéressé a de fortes chances d'être véritablement responsabilisé. »
Valider qu'il s'agit bien d'un tremplin professionnel
Lorsqu'on reçoit une proposition d'expatriation, il importe de bien analyser et de valider avec l’entreprise ce qui sous-tend cette proposition. « Si le candidat possède une expertise rare, par exemple une langue étrangère et que son entreprise l'envoie pour cela, l'intéressé peut subodorer que l'organisation utilise ponctuellement et de façon purement utilitaire ses compétences, souligne Jean-Luc Cerdin. En revanche, s'il s'agit d'un poste plus classique, c'est bel et bien que l'entreprise souhaite “développer” le collaborateur ou qu'elle mise sur lui. » Il convient de se demander, au-delà de la problématique du retour, quels types de compétences on va pouvoir développer “in situ” et, surtout, comment ces dernières vont pouvoir être réutilisées pour la suite du parcours professionnel. « Avant chaque décision à prendre, je me suis toujours interrogé sur mon évolution professionnelle, note Guillaume Taton. Quelle position pourrais-je occuper après ce poste-là ? Les DRH des grands groupes ont souvent tendance à positionner les ‘’ expats ‘’ dans des cases ». Il peut être difficile d'en sortir par la suite. Il pourra par exemple être ardu de changer de métier ou de fonction.
On peut être attiré par des formules plus « light », moins « engageantes » pour la suite. Plus avantageuses pour l’entreprise, elles peuvent également l’être pour vous : « On assiste aujourd’hui à une diversification des types de missions : expatriation, missions courtes et contrat local co-existent, car l’expatriation coûte cher : de 1,5 à 5 fois le salaire d’une personne restant en France (en fonction des conditions de vie dans le pays d'accueil, de la situation familiale du salarié, de la législation locale) », analyse Claude Mulsant, directrice adjointe du Cercle Magellan. L’expatriation tend ainsi à concerner des profils précis. « Elle est réservée à des besoins spécifiques pour lesquels l’entreprise ne peut trouver personne localement : des postes de contrôle et de direction (DG, DAF, directeur d’usine), de création de nouvelles entités à l’étranger, ou de transmission (des experts que l’on envoie pour exercer ou transmettre le savoir). Elles s’adressent donc davantage à des gens ayant une bonne expérience professionnelle. » (lire aussi l’interview).
Anticiper son retour
Songer à son retour est ainsi essentiel car l'entreprise risque de ne plus disposer, le moment venu, de postes correspondant à ses attentes. Avant de partir, il est donc conseillé de faire inscrire sur le contrat – si cela n'est pas déjà le cas - une obligation de réaffectation à un poste similaire. Autre conseil : se manifester auprès de son supérieur hiérarchique et s'inquiéter de savoir qui sera son interlocuteur principal au siège, afin d'être informé des évolutions possibles dans l'entreprise. Revenu depuis peu au siège français d'Orange, Ludovic Pech a passé six ans en tant que directeur financier chez France Télécom Espagne. « Durant mon séjour, j'ai changé plusieurs fois de division de rattachement et de directeur de division au siège, explique-t-il. Garder des contacts avec sa direction fonctionnelle (c'est-à-dire au sein de sa filière métier) est tout aussi important que de maintenir un lien hiérarchique actif. Cela permet d'être informé des opportunités avant même qu'elles ne soient largement diffusées (création de nouvelles directions, prochains départs,…). Pour ma part, un contact hebdomadaire (mail ou téléphone) et une visite mensuelle étaient plutôt un bon rythme. » Il importe également d'activer ses réseaux, de faire fonctionner les emails, le téléphone mais aussi de fréquenter le site intranet de l'entreprise pour rester connecté à sa réalité.
Consultez votre famille
Pour réussir une mobilité internationale, il est impératif de s'interroger également sur le rôle de son entourage. Comment chacun de ses proches contribuera-t-il à l'expatriation et qu’en retirera-t-il ? Spécialiste de la maintenance dans un grand groupe industriel français, depuis peu à la retraite, James Fouchet, a associé, à sa façon, sa famille à ses décisions d'expatriation. La première fois en, 1990, son entreprise lui propose de faire bénéficier de son expertise technique pendant trois ans à une usine du groupe à 30 km de Rio de Janeiro. Il accepte avec enthousiasme. « Mes deux filles étaient “élevées” et autonomes. Elles ont su convaincre leur mère d'accepter de me suivre dans un pays dont nous ne connaissions que peu de choses et dont nous ne parlions pas la langue. Nous n'avons pas eu à le regretter. » Après un retour en France, James se voit proposer un poste fort intéressant dans une plantation de caoutchouc au Nigéria. “J'ai consulté ma femme. Elle n’était pas prête à repartir. » Nous avons refusé de concert”.
« Le rôle de la famille a changé, analyse Geneviève Brame. La place dévolue à chacun n'est plus la même. Le conjoint n'accepte plus de suivre l'expatrié à n'importe quelle condition en sacrifiant sa carrière. Les enfants, aussi, notamment lorsqu'ils sont adolescents, ne sont pas toujours convaincus du bien-fondé d'une expatriation. » Une situation sera perçue comme une opportunité, une chance ou un risque. Les décisions sont prises pour l'un dans l'espoir de gagner (évolution de carrière, pari gagnant) et l'autre a minima par peur de perdre (son autonomie, son job, ses réseaux….).
Vérifier les aspects matériels
Protection sociale, statut fiscal, gestion de son patrimoine immobilier, assurance emploi, assistance… Dans la plupart des cas, les expatriés qui entament leur première aventure hors de nos frontières ignorent tout de la complexité des aspects matériels. Surtout s'ils ne sont pas intégrés à une grosse structure. Il est utile de consulter les organismes compétents (lire l’encadré) ou de se faire assister d'un consultant. Sinon, gare aux déconvenues.
À l'image de Jean-Marc, ingénieur français (trois enfants) travaillant pour le compte d'une PME espagnole basée à Moscou qui pour chaque visite chez un pédiatre, devait débourser 100 dollars dans le centre international où se rendent les expatriés. Or il se faisait rembourser sur la base de la sécurité sociale française ! Directeur Général du Social Media Group (blogs), Christophe Labedan a travaillé de longues années en Angleterre dans le monde de l'édition. « Avant d'accepter une offre, il faut impérativement connaître les conditions du pays en question et évaluer le futur niveau de vie. Dans certains endroits comme à Londres ou Moscou, par exemple, les prix des loyers sont prohibitifs. Il faut s'assurer que l'entreprise prendra en charge ces coûts. »
Un pari ?
Même si l’on est motivé, qu'on a bien négocié son retour et qu'on a convaincu sa famille, un doute peut toujours subsister. Ne va-t-on pas tout compromettre, sa carrière, son couple, si l'expatriation se passe mal ? « La mobilité internationale est un pari sur l'avenir. Le risque en est une partie intégrante, explique Jean-Marc, directeur de la communication d'une entreprise industrielle qui compte près d'une dizaine d'années d'expérience à l'international. Dans les cinq premières années de sa carrière professionnelle, il ne faut pas trop réfléchir et ne pas penser aux écueils éventuels. Lors de mon premier départ, j'avais à peine calculé si financièrement cela était intéressant pour moi et vérifié si mon contrat me protégeait d'une façon ou d'une autre. Est-ce l'insouciance de la jeunesse ? En tout cas, je ne l'ai pas regretté. »
(1) 2007, Documentation Française/France Info
(2) Eyrolles, 2007
Eric Delon
Avril 2009