Il en rêvait, il y est allé… Depuis le début du mois de mars, Christophe Amice, chef de projet dans une société de service informatique et télécom, a déposé ses valises à Tokyo pour neuf mois minimum, et plus si affinités. À 41 ans, il fait en effet partie de la cinquantaine d’heureux lauréats qui, chaque année, bénéficient du programme ETP (Executive Training Program) créé il y a vingt-cinq ans par l’Union européenne pour aider les entreprises du Vieux Continent à faire leurs premiers pas au Japon.
Se mettre dans le bain
Entièrement relookée l’année dernière, cette formation, qui a également été étendue à la Corée il y a quatre ans, n’est pas de celles que l’on suit à la légère : avant le départ, les candidats, sponsorisés par leur employeur, participent à six séminaires d’une semaine répartis sur trois mois dans des établissements de formation européens (SOAS [School of Oriental and African Studies], Sciences po, Bocconi). De Londres à Paris en passant par Milan, ils s’initient à la langue et à la culture de leur futur pays d’accueil. Mais attention : « La charge de travail est très intense et vous êtes très vite déconnecté de votre quotidien. Il faut étudier régulièrement entre les différentes rencontres. C’est une façon de se mettre dans le bain et de se préparer au départ », souligne Christophe. Car après cette première phase, les participants passent six mois sur place à peaufiner leur apprentissage doublé de cours de management, avant de réaliser trois mois de stage dans une entreprise locale. Une immersion totale pendant laquelle le participant reste salarié de son entreprise et continue de percevoir son salaire !
« Même si les employeurs reçoivent une bourse de 22 500 euros de la part de Bruxelles, cette dotation ne couvre que partiellement les coûts… », met toutefois en garde Isabelle François, responsable de la formation continue à Sciences po. Vu la lourdeur de l’investissement, les entreprises qui sont prêtes à se séparer pendant trois semestres de leur collaborateur ont sans aucun doute de bonnes raisons de le faire. La mission de Christophe a ainsi été clairement définie au départ : « Il s’agit, à l’issue de cette formation, de trouver un partenaire avec lequel nous allons nous associer pour accompagner ensuite nos clients au Japon. Mais s’implanter dans ce pays est un travail de longue haleine que l’on ne peut pas entreprendre sans connaître la langue ou la culture locale », explique l’intéressé, qui a donc accepté de reprendre le chemin de l’école pour mettre toutes les chances de son côté…
Une bonne introduction
Même volonté chez Igor Sureau qui, lui, a mis le cap sur Séoul. Responsable export d’un fournisseur de l’industrie automobile, il est parti avec la lourde tâche de trouver un partenaire local pour monter une usine. Reste que, entre-temps, sa société vient de faire l’objet d’un rachat et l’avenir n’est plus aussi assuré. Pour autant, Igor a l’intention de mettre à profit ses neuf mois en Corée pour se familiariser avec ce pays afin de pouvoir ensuite s’y établir « pour le compte de mon entreprise ou pour le compte d’un autre employeur », affirme-t-il, bien résolu à ne pas déposer les armes.
L’exemple de Fabrice Schindler devrait d’ailleurs le réconforter. « Quand je suis parti à Tokyo, dans le cadre du programme ETP, il y a quatre ans, je travaillais alors pour une entreprise textile qui avait le projet de s’implanter au Japon », raconte-t-il. À la fin de la formation, la stratégie avait changé : son employeur propose à Fabrice d’ouvrir un bureau à Shanghai, ville jugée plus prometteuse. Déçu et quelque peu amer, il démissionne et décide de rester sur place pour créer sa propre société : une agence de publicité qui emploie aujourd’hui deux salariés et devrait se rapprocher prochainement d’un concurrent pour atteindre les dix collaborateurs. Une satisfaction pour celui qui, à 36 ans, en a beaucoup bavé ! « J’ai passé deux années difficiles, mais je crois que je n’aurais jamais pu surmonter tous les obstacles sans avoir suivi le programme ETP. J’ai pris confiance en moi car je pouvais me débrouiller en japonais et j’avais entrevu la manière dont on faisait du business dans ce pays. Même si cette formation n’était pas assez pratique, elle constitue une bonne introduction », reconnaît-il.
« On apprend surtout à ne pas commettre d’impairs, ajoute François Le Ny, qui a suivi le programme ETP il y a douze ans et qui, à l’issue de celui-ci, a passé onze ans au Japon pour Siplast, une société de matériaux de construction. Par exemple, il ne faut pas parler avant son interlocuteur. On apprend aussi à déchiffrer ses propos car le besoin du client japonais n’est jamais exprimé clairement. Il se trouve dans le non-dit. » Et puis, dans un pays où le réseau joue un rôle moteur, la participation à ce programme permet de se doter d’un carnet d’adresses efficace : plus de 900 participants ont déjà suivi cette formation.
Programmes « light »
La lourdeur de ce programme le rend toutefois peu accessible aux PME, qui hésitent à se séparer d’un cadre pendant un an. Qu’à cela ne tienne ! Pour elles, la Commission européenne, associée au ministère de l’Industrie japonais, a initié d’autres formules, plus courtes, de une à cinq semaines au Japon, qui s’adressent aux managers, responsables marketing, commerciaux ou ingénieurs de sociétés désirant développer des échanges entre les deux pays. Pour le programme qui vise à initier les managers au fonctionnement des sociétés japonaises, l’Union européenne accorde par exemple des bourses à une vingtaine de PME tous les six mois. Une initiative qui n’est pas isolée. En France, le comité d’échanges franco-chinois organise de temps en temps des séminaires dans l’Empire du milieu pour aider les entreprises françaises à trouver un partenaire. Des sessions particulièrement axées sur la promotion commerciale qui n’offrent pas le même recul et la même connaissance de la culture locale que ne le fait, par exemple, l’IESE.
Cette école de commerce espagnole est en effet l’une des seules à avoir ouvert des programmes de formation en Chine ou plus récemment en Inde, destinés à tous les acteurs européens intéressés par ces marchés. Au menu : des cours sur l’économie et la culture indienne dispensés par des enseignants de la business school d’Hyderabad et des visites d’entreprises dans la région de Mumbai. « C’est une approche très utile pour découvrir ce pays », met en avant Nicolas Bertino, responsable export chez Torres, une entreprise viticole espagnole qui a fait partie de la vingtaine de participants en février dernier. « J’ai particulièrement apprécié la présentation qui nous a été faite de l’évolution des habitudes de consommation par catégorie sociale et les contacts que nous avons pu avoir avec des familles indiennes. Elles nous ont expliqué leur mode de vie, la manière dont elles effectuaient leurs achats alimentaires », poursuit ce cadre français.
Première découverte : la grande distribution est totalement absente en Inde, et les entreprises européennes qui souhaitent investir dans le pays n’ont pas d’autres possibilités que de promouvoir leurs produits auprès des douze millions de détaillants. « Cela permet d’affiner sa stratégie et de relativiser certains discours présentant l’Inde comme un nouvel eldorado », met en évidence Nicolas, qui a compris que le développement des exportations de vins sur place prendra un certain nombre d’années… « Bien sûr, on peut obtenir des informations sans se déplacer, mais cette immersion rend immédiatement les problèmes plus concrets et permet de mieux appréhender la réalité », insiste-t-il. Voilà qui est dit.
Formations express pour futurs expatriés
L’intérêt pour la Chine a favorisé l’éclosion de nombreuses structures de conseils et de formation qui obligent les candidats à bien étudier l’offre proposée. Une façon de ne pas se tromper est de miser sur les valeurs sûres comme Prépasia, installé à La Rochelle, ou Eurasia Institute. Au sein de HEC (Hautes études commerciales), cet organisme a inscrit à son catalogue des sessions de deux ou trois jours destinées tant aux candidats à l’expatriation qu’aux « cadres nomades » qui font le va-et-vient entre ces pays et la France.
Si la plupart des participants sont directement envoyés par leurs entreprises, des consultants indépendants fréquentent aussi les cours. À leur retour dans l’Hexagone, après un premier voyage, il leur est aussi possible de bénéficier d’un débriefing, chargé d’apporter des réponses à leurs principales interrogations.
Laurence Estival
Mai 2007