Un jeune sur deux avouait récemment avoir obtenu un salaire inférieur au libellé de l’offre d’emploi auquel il postulait. Faut-il dès lors revoir ses prétentions à la baisse pour espérer faire ses premiers pas dans l’entreprise. Est-ce un pari risqué vis-à-vis de sa future évolution salariale ? Explications et conseils.
“Lorsque la DRH m’a dit que mon école, l’ENSGSI, à Nancy était mentionnée dans les grilles salariales de l’entreprise, j’étais stupéfait, raconte Joseph, ingénieur depuis septembre 2008. Il y a encore peu d’anciens de mon établissement, j’ai eu du mal à me valoriser. Après mon stage en logistique dans ce groupe d’énergie, j’ai accepté le poste de chef de projet en CDI que l’on m’y proposait, mais de 5 % inférieur à ce que j’espérais.” Sa réussite sur le terrain, son expatriation et sa pugnacité ont permis au jeune homme de se rattraper, et même de gagner beaucoup plus deux ans après…
Cependant, comme Joseph, nombre de jeunes diplômés s’interrogent aujourd’hui. Doivent-ils diminuer un tant soit peu le niveau de salaire auquel ils pourraient prétendre pour être recruté ? Lorsqu’on pose la question à des observateurs de toute sorte, la réponse fuse : “Bien sûr que non !”. Ce serait “se vendre à bas coût aux patrons”, “se déqualifier”, “se déconsidérer” même. Mais est-ce si inconcevable aujourd’hui ? Pas si sûr (voir l'encadré en bas de page). “Les jeunes sont réalistes, ils ne cherchent pas à gagner autant qu’avant la crise. Beaucoup ont compris qu’il valait mieux occuper un emploi pas génialement payé que pas d’emploi du tout. Tout dépend, ensuite, de la nature des sacrifices qu’ils sont prêts à consentir. Et des bénéfices qu’ils en retirent, analyse Christian Darentière directeur délégué de l’AFIJ (Association pour faciliter l’insertion des jeunes diplômés). C’est une question de mesure, de concessions raisonnables.”
Un contexte tendu
Selon la dernière enquête de l’APEC, près d’un jeune diplômé sur deux a dû revoir à la baisse ses exigences salariales en 2009. Les difficultés économiques ont changé la donne : les mentalités ont évolué et les pratiques des candidats (comme des recruteurs) se sont assouplies. À l’automne 2010, 45 % des diplômés de 2009 se retrouvaient en concurrence avec les promotions de 2010 aux diplômes “plus frais”, selon le sondage de l’AFIJ auprès des bac + 2 à bac + 8.
Quant aux salaires, ils stagnent. La dernière enquête du cabinet Hewitt sur les rémunérations des jeunes diplômés est très nette : 70 % des entreprises ont maintenu l’an dernier leurs salaires d’embauche qu’en 2009, même 3 % les diminuent pour les masters 2, les ingénieurs et les sortants d’école de gestion. Autre facteur défavorable, classique en période de vaches maigres, le décalage du diplôme et du poste. Ainsi les bac + 5 tendent à prendre la place des bac + 4, qui prennent celle des bac + 3, etc. Le souci : le salaire du poste prévaut quel que soit le niveau du diplôme.
Clarifier ses compétences
Quelles sont vos attentes en matière de salaire ? La question prend souvent au dépourvu. Difficile en effet de s’en faire une idée, surtout lorsqu’on sort de l’université, et “plus encore si l’on est titulaire de diplômes ‘exotiques’ (master d’action humanitaire, diplôme de flamenco)”, souligne un recruteur. “Le diplôme est théorique. Vous valez ce que le marché est prêt à vous offrir, assène Jean-Yves Arrivé, coach chez Co’Acting. Les jeunes ont trop tendance à prendre pour argent comptant les barèmes des grilles des magazines. Ils ne réalisent pas que ce sont des moyennes, et que forcément, il y a des montants plus bas”.
Comment se situer ? Il faut clarifier ses compétences et se renseigner sur les salaires d’entrée des métiers, des secteurs, et des PME – moins fortunées que les groupes – en interrogeant professionnels, parents, amis ou relations. Et veiller à ne pas surestimer sa valeur réelle sur le marché. Gare aussi aux grilles affichées par les écoles, préviennent les coachs. “Certaines surévaluent les niveaux de salaire à la sortie, afin d’attirer de nouveaux élèves”, renchérit Christophe Darantière à l’AFIJ. Et leurs diplômés rigides sur leur tarif seront vite taxés d’arrogance. À l’inverse, les établissements moins élitistes, comme celui de Joseph, pâtissent d’une décote par rapport aux autres.
Garder les pieds sur terre
Les avis sont unanimes : il faut garder les pieds sur terre. “Après un an comme vendeur chez Vuitton, ce diplômé d’une ESC, s’imaginait déjà décrocher un poste de responsable marketing chez le leader mondial du luxe, explique un coach chez PG Conseil. C’est irréaliste !” Autre facteur à prendre en compte : la concurrence acharnée des candidats pour les métiers jugés “nobles” et très convoités. “Ils se focalisent tous sur des secteurs ou des métiers qui brillent : les RH, la communication, le marketing, etc. Et sont pris dans une compétition excessive entre eux sur ces postes, observe Jean-Marie Blanc directeur de la prospective métier à l’APEC auteur d’un blog de conseil pour les jeunes diplômés sur le site de l'APEC. Du coup certains employeurs retiennent les candidats les moins chers (à diplôme égal ou équivalent).”
C’est la loi du marché : consentir une baisse de l’ordre de 10 % est parfois inévitable. “Trop de jeunes méconnaissent encore le contenu des missions et déchantent parce qu’ils se sont trompés sur la nature du poste auxquels ils pouvaient prétendre, déplore aussi le consultant. Dans l’univers du marketing par exemple, ils ne pourront assumer que des tâches d’adjoint, réalisant des panels, des tableaux plutôt que d’’élaborer des stratégies comme chef de produit, qui est l’étape suivante. Au final ils perdent sur deux tableaux : le salaire et la réalité du job.”
Accepter moins sous conditions
Frédéric a fait un autre choix. Il sera contrôleur de gestion dans l’hôtellerie à Paris. En sacrifiant ses prétentions salariales de 25 %. Diplômé d’une ESC de province en 2008, il a résisté aux sarcasmes de ses camarades, tous happés par les cabinets de conseil très rémunérateurs. “Il s’est donné trois ans, avant de devenir gérant d’un hôtel, son véritable projet explique Silvana Frazetta, fondatrice d’Atmosphère Coaching qui l’a aidé à réfléchir. On a tout mis dans la balance, ses frais, son loyer, ses loisirs et son rêve professionnel.” L’idéal, consiste à se projeter par étapes dans la vie active, avec un but. Le salaire devient alors un élément parmi d’autres. Et peut devenir pour un temps secondaire.
“Ça peut valoir le coup de gagner moins qu’espéré pour apprendre plus, estime Jean-Yves Arrivé. Le point clé ce n’est pas l’argent, c’est de renforcer une employabilité. De se confronter à des situations concrètes formatrices qui propulsent plus loin. Et de s’imprégner de ces ‘soft kills’ qui font défaut aux débutants : l’écoute, la compréhension, la diplomatie, la gestion du stress... Car ce sont elles qui leur permettront d’éviter des boulettes dans le poste d’au-dessus.”. Il ne s’agit pas, bien sûr, d’accepter n’importe quoi. “Si vous êtes sûr du contenu du job, de l’intérêt de la boîte et des perspectives foncez”, conseille Jean-Marie Blanc à l’APEC. Sans toutefois rester plus d’un an si la baisse consentie est élevée et non revue.
Sur un marché de l’emploi morose, “le CDD d’un an devient un bon outil pour engranger une expérience de qualité, poursuit ce directeur de l’APEC. Le jeune peut alors accepter une baisse jusqu’à 20 % sur un niveau de salaire attendu, à condition qu’il puisse fixer avec son employeur des objectifs, des missions et des situations précises d’apprentissage. Sinon, mieux vaut refuser. L’avantage en cas d’accord : une fois ses objectifs remplis, le débutant aura changé de statut. Il pourra négocier une révision à la hausse, non plus comme un jeune diplômé, mais comme un jeune professionnel”. À envisager : des premiers pas vécus comme un stage, moins payés mais enrichissants. Garder son fil rouge est cependant une précaution qui s’impose au cours d’une trajectoire peu rémunérée.
Rester cohérent face aux DRH
Pas question de se brader pour autant. Un employeur ne comprendrait pas. Et penserait que le jeune souhaite déguerpir à la moindre occasion sur un job mieux rétribué. Outre les contreparties, la concession sur le salaire doit rester raisonnable – 20 % ou 25 % maximum – et être justifiée. “Le candidat ne doit certainement pas laisser entendre à la DRH qu’accepter une rémunération à la baisse est une chose naturelle, conseille Jean-Marie Blanc à l’APEC. Il développera, au contraire en quoi le poste et les perspectives dans l’entreprise sont intéressants pour lui. Avec une explication claire, lisible, sensible, il sera entendu.” Il faut que l’histoire “expérience/salaire rétréci” soit racontable ailleurs. Et donc vendable.
Les débutants ne sont pas en position de force !
• En 2009, 46 % des jeunes diplômés ont obtenu un salaire inférieur à ce que libellait l'offre d'emploi.
• 79 % des jeunes diplômés 2009 encore en recherche d'emploi sont prêts à baisser leurs prétentions de salaire.
• 44 % des jeunes diplômés 2009 qui ont un emploi ont dû baisser leurs exigences salariales.
(Source : APEC, Les salaires d'embauche, édition 2010)
Marie-Madeleine Sève
Janvier 2011