« Créatif, moi ? Je peux »

Pour les experts, la créativité serait comme un muscle : existante, mais trop peu sollicitée. Des méthodes simples permettent d’innover dans la pratique managériale ou technique. À condition d’accepter une touche d’irrationnel.

Alain est un curieux manager : pour faire plancher ses équipes sur les prochains plans commerciaux, ce responsable de la gestion du patrimoine a recours à de drôles de pratiques. Avant d’entrer dans le vif du sujet en réunion, il leur propose une préparation peu orthodoxe : « On organise des jeux de balle où chacun rebondit sur le mot de l’autre, ou bien on les invite à écrire pendant trois minutes tout ce qui leur passe par la tête sur un paperboard. » Simple défouloir ? Pas du tout. Alain met en application quelques exercices d’échauffement intellectuel tout droit tirés d’une formation en créativité suivie il y a quelques mois, à l’initiative de sa direction !
Le plus sérieusement du monde, cette banque mutualiste a en effet décidé de parier sur le sens de l’innovation de ses cadres. Et elle n’est pas la seule à s’intéresser au sujet : des télécoms à l’industrie, les entreprises prennent conscience de la nécessité d’avoir des managers plus créatifs, capables d’imaginer de nouveaux concepts et services, concurrence oblige. La créativité n’est plus simplement cantonnée aux équipes de R & D. Elle gagne du terrain auprès des commerciaux, responsables marketing, financiers ou juristes… « Maintenant que les entreprises ont optimisé leurs coûts de production, l’enjeu porte aujourd’hui sur la différenciation des produits et des services. Elles veulent des cadres capables d’impulser cette démarche, qui oseront défendre des projets plus innovants », observe Géraldine Benoît Cervantes, consultante au pôle innovation de la Cegos.

C'est sur la capacité de leurs cadres à innover et à créer plus que les entreprises parient


Le besoin de se renouveler se fait aussi sentir chez les salariés, à la recherche de solutions pour mieux communiquer et améliorer leurs pratiques. Comme Olivier, responsable de formation dans l’industrie, qui souhaite dynamiser son plan de formation : « Comme beaucoup de mes homologues, j’avais l’impression de reproduire toujours les mêmes choses. J’ai pensé qu’une formation en créativité pourrait m’apporter une vision différente, et des outils que je pourrais réutiliser par la suite. » Il a choisi d’utiliser son DIF (droit individuel à la formation) pour suivre un stage de trois jours à la Cegos pour développer son potentiel créatif. La plupart des organismes proposent d’ailleurs des programmes visant à s’approprier les techniques créatives, ou à animer des réunions de créativité.

Un potentiel endormi


Olivier et Alain ont intégré le credo de ces stages : être créatif, c’est possible, à condition d’accepter de changer de regard. Pour les experts, en effet, il ne s’agit pas d’une question de disposition génétique. Nous porterions tous en nous ce potentiel dans notre cerveau, situé dans le cortex préfrontal, berceau de la pensée globale. « Nous sommes tous naturellement disposés à être créatifs. Simplement, c’est l’environnement culturel et social qui favorisera ou non cette expression », explique Jacques Fradin, chercheur en neurosciences et directeur de l’Institut du management évolutif.

Le conformisme et la routine asphyxient et privent notre esprit de l’air dont il a besoin pour créer.

Il serait donc possible de réveiller notre imagination assoupie et d’apprendre à la stimuler avec quelques recettes simples. Pour cela, encore faut-il en prendre conscience : car outre son caractère très subjectif, nous sommes souvent inventifs… à notre insu : « La créativité ne s’exprime pas forcément dans un contexte professionnel. Savoir bricoler avec peu de moyens ou être capable d’ajuster son discours en temps réel en élaborant d’autres solutions sont aussi signes de créativité », illustre Jacques Fradin.
Autrement dit, notre faculté à improviser, à trouver des solutions dans un contexte difficile témoigne tout autant de notre capacité à créer. Mieux, il n’y aurait pas une seule forme de créativité, mais plusieurs : « Certaines personnes seront plus à l’aise dans la génération d’idées, d’autres sauront mieux attraper les plus intéressantes au vol ou les concrétiser et les mettre en œuvre. L’un n’exclut pas l’autre, mais l’objectif est de cerner le terrain où la personne se sentira le plus à l’aise », nuance Patrick Duhoux, pédagogue et spécialiste de la créativité.

S’affranchir de la norme


Autre précepte : pour germer, les idées ont besoin de liberté, de fantaisie et de spontanéité. Le conformisme et la routine asphyxient et privent littéralement notre esprit de l’air dont il a besoin pour créer. Ce n’est donc pas un hasard si tous les stages en créativité appliquée proposent une pédagogie aussi ludique que déroutante de prime abord. On s’y retrouve plongé d’emblée dans des situations inédites, où l’on joue avec les mots, où la matière ou les images permettent de penser autrement. Alain se souvient ainsi avoir été amené à peindre son rêve, qui a pris les teintes étranges d’un lagon avec des navettes spatiales en passe d’atterrir ! « Pour moi qui suis un pur rationnel, j’avoue que c’était un peu déroutant au début. Mais rapidement, on se prend au jeu, pour peu que l’on accepte de se livrer. »

« Pour être créatif, il faut s’affranchir des consignes. Cela suppose de prendre des risques »


Quant à Olivier, son stage a débuté par un petit jeu d’observation : « Nous devions nous mettre dos à dos avec quelqu’un et, avant de nous retourner, nous devions à chaque fois changer deux, puis trois et jusqu’à sept détails physiques. Tout le monde a pensé à dénouer son lacet ou sa cravate. Mais personne, pas même moi, n’a pensé qu’il pouvait jouer sur d’autres registres, en s’asseyant par exemple. »
Olivier touche du doigt l’écueil le plus fréquent à toute impulsion nouvelle : notre difficulté à sortir du cadre. « Pour être créatif, il faut s’affranchir des consignes. Et ce n’est pas simple, car cela suppose de prendre des risques : un manager ose difficilement s’écarter du rôle conforme que l’on attend de lui par crainte d’être jugé », estime Paul Siboun, formateur en créativité et en management chez Docendi. Ces petits exercices visent en quelque sorte à « déconditionner » notre mode de pensée. Et à éviter toute censure, ennemie jurée de l’inventivité.
Comment avoir de nouvelles idées ? De manière très simple, en associant librement les mots, en recourant à l’évocation suggérée par une image ou un début de phrase, comme le fameux « il était une fois… » ou encore « mon entreprise, c’est comme… ». Un plaisir presque enfantin, qui fonctionne sur l’analogie. Toute la pédagogie ludique de la créativité repose sur ce principe.


À côté de ces entraînements, la plupart des stages proposent des outils très répandus dans ce domaine : carte mentale (schéma de cercles concen­triques associant un mot à l’autre à partir d’un thème central), matrices de découvertes (croisant des combinaisons d’idées pour systématiser la réflexion) ou autres exercices de scénarios catastrophes, permettant de renverser une situation et de partir du pire pour remédier à un problème.

Ne pas se limiter
« C’est souvent en associant des idées qui n’ont a priori rien à voir entre elles que naît la créativité : celui qui a inventé le Velcro, par exemple, a été inspiré par une plante qui lui collait aux jambes alors qu’il se promenait dans les champs ! », illustre Patrick Duhoux. Pour cela, il est fondamental d’accepter l’irrationnel. Et d’oser, sans crainte d’être jugé. « J’aime bien partir de situations surréalistes qui permettent de se déconnecter de la réalité : demander à des stagiaires de réfléchir en trois minutes à ce qui s’est passé sur Saturne en 2043, par exemple. C’est juste un moyen de signifier qu’aucune idée n’est incongrue et qu’il faut se lâcher. On prend tout et on tire la ficelle jusqu’au bout ! », explique Paul Siboun. Cette technique de brainstorming, bien connue des publicitaires, peut se décliner à toute création de slogans, de marques et produits, avec un cahier des charges néanmoins rationnel !

« Aucune idée n’est incongrue, il faut se lâcher. On prend tout et on tire la ficelle jusqu’au bout ! »

Des effets sur le mode de management
Ce type de formation n’est bénéfique qu’en cas de besoin réel (et parfois urgent) de remédier à un problème ou d’améliorer son activité : « La créativité émerge quand il y a insatisfaction. Il faut avoir envie de se “challenger” un peu pour introduire de l’innovation dans sa pratique », observe Géraldine Benoît Cervantes.
À condition d’avoir le champ libre pour l’expérimenter, les apports semblent réels. Olivier s’estime plus créatif qu’avant : il a suggéré une communication plus visuelle, avec des captures d’écrans pour expliquer le fonctionnement des outils de gestion des compétences aux salariés. Bilan positif également pour Alain. Ses équipes jouent le jeu et les résultats sont là : « Ils se montrent plus soudés et plus ambitieux : ils ont d’eux-mêmes proposé d’augmenter les plans commerciaux des réseaux d’agences. » Surtout, il a totalement revu son mode de management : « Je délègue beaucoup plus à mes équipes et n’interfère pas dans les idées qu’ils émettent. Je me range à l’avis général. J’ai appris avec plaisir à devenir minoritaire ! » Une sorte de « lâcher prise » motivant pour tout le monde…

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Lydie Colders

Avril 2008

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