Comprendre pour agir, dépasser les frontières, apprendre des autres, devenir manager en un temps record. Les meilleurs business schools européennes invitent les cadres en activité sur leur campus pour suivre des programmes courts, centrés sur des problématiques d’actualité.
Frédéric Guinot, 59 ans, CEO de Farinia, une PME spécialisée dans la transformation des métaux, est assurément un dirigeant atypique : chaque mois de juin, depuis plus de dix ans, avec une quinzaine de cadres de sa société, il prend ses quartiers pendant une semaine sur les bords du lac Léman, à Lausanne, pour participer au programme Orchestring Winning Performance, le best-seller de l’IMD, la très sélect business school suisse. « On croise aussi bien Warren Buffet que le top management de Nestlé ou le directeur des achats de Caterpillar dans une atmosphère détendue où alternent conférences sur les grands enjeux économiques, études de cas et travaux en petits groupes pour avancer avec un enseignant sur ses questions particulières », souligne ce dirigeant d’entreprise. Plus de 500 personnes investissent les lieux et picorent dans le programme « à la carte » relooké à chaque édition, en fonction de l’agenda économique du moment. « C’est un moment d’échanges d’expériences formidable. Cela permet également de développer son réseau », ajoute l’intéressé qui n’hésite pas à débourser les quelque 9 000 euros demandés (voir « Le top 10 des programmes courts »). Familier des programmes haut de gamme, il reconnaît retirer de la fréquentation assidue de ces séminaires une rentabilité de son entreprise de 3 % à 4 % supérieure à celle de ses concurrents directs.
Comme l’IMD, d’autres écoles s’évertuent à convaincre les cadres et dirigeants de revenir régulièrement actualiser leurs connaissances. Sur ce marché concurrentiel, une poignée d’entre elles se singularisent en proposant des programmes innovants, ouverts à tous, particulièrement en phase avec l’air du temps : défricher de nouveaux marchés en étant sensibilisé aux enjeux géopolitiques, nouer des partenariats dans les pays émergeants, s’appuyer sur les méthodes développées par les entreprises les plus performantes dans son domaine, ou devenir un « top manager » sans avoir à passer par la case MBA.
Comprendre pour agir
Dans un monde de plus en plus complexe, les entreprises ont à la fois besoin de repères pour comprendre l’environnement dans lequel elles agissent et pour trouver de nouvelles marges de croissance. C’est dans cette perspective, que Sciences Po lance, à partir de février et jusqu’en décembre, un cycle de six séminaires sur les « Grands enjeux mondiaux et stratégie de croissance » où interviennent des enseignants de différents horizons (sciences politiques, sociologie, philosophie…). Le démographe Emmanuel Todd, notamment, a accepté de participer à cette expérience. Les thèmes abordés – gouvernance des risques, management du changement, émergence des BRIC’S (Brésil, Russie, Inde, Chine)… – dressent le tableau des défis auxquels les entreprises sont aujourd’hui confrontées. « Une ouverture intellectuelle qui nous incite à prendre du recul par rapport à notre activité quotidienne. Une posture indispensable dans un contexte économique où les changements sont très rapides et où l’on a parfois tendance à se focaliser sur le court terme au lieu de réfléchir sur le long terme », met en évidence Michel Mornet, consultant chez Dynargie, un cabinet de conseil en management du Groupe Altédia, qui a lui-même testé la formule en septembre dernier dans le cadre d’une formation interne.
L’Insead, elle aussi mobilise ses têtes d’affiche pour aider les entreprises à garder une longueur d’avance. Son programme « Blue Ocean Strategy » s’inspire du best-seller de ses deux enseignants vedettes, Chan Kim et Renee Mauborgne, traduit en 41 langues et vendu à plus de 2 millions d’exemplaires. S’appuyant sur l’étude de 150 cas d’entreprises de différents secteurs, les professeurs ont développé une méthodologie invitant les acteurs économiques à quitter les rives de « l’océan rouge » fait de concurrence acharnée pour plonger dans « l’océan bleu » réservé aux pionniers qui en se positionnant sur des marchés encore inexplorés ont réussi à s’affranchir de leurs compétiteurs. S’ils n’animent pas directement cette formation de trois jours, les enseignants viennent présenter des exemples concrets. L’un des plus parlant étant celui du Cirque du Soleil. Quand la compagnie québécoise a choisi de renoncer aux numéros traditionnels avec des animaux pour développer des spectacles faisant la part belle à la musique, l’acrobatie ou la danse, elle a révolutionné le monde du cirque en se positionnant sur un marché encore non exploitée tout en diminuant ses coûts. L’entretien des lions et autres éléphants étant particulièrement onéreux. « Futures thinking », un programme de deux jours s’inspirant de la même philosophie, vient également d’être lancé à Judge, la business school de l’université de Cambridge.
Dépasser les frontières
Autre valeur montante au box-office des programmes courts : les séminaires qui se déroulent dans les pays émergents. Leur objectif : comprendre leurs besoins pour développer ses exportations ou investir sur place, et nouer des partenariats avec des acteurs locaux. Pionnier en la matière, l’IESE à Barcelone a initié, il y a quatre ans, des « learning expedition » en Chine, puis en Inde, et s’apprête à lancer une première édition en Russie en juin prochain. Réalisées en partenariat avec des établissements locaux, ces formations de cinq jours apportent aux responsables du développement international un éclairage sur le pays et ses opportunités. « En Inde, par exemple après avoir suivi des conférences, les participants répartis en petits groupes de quatre vont rencontrer des familles pour connaître leurs habitudes de consommation, comprendre leurs besoins… », explique Mark Wuyten, directeur des programmes courts. Par ailleurs, une large place est réservée aux visites d’entreprises locales et internationales implantées sur place. « Nous mettons tout en œuvre pour faciliter la prise de contacts. Si un participant souhaite prolonger son séjour pour aller plus loin, il en a la possibilité », ajoute le responsable. S’aventurant également sur le terrain des formations dans les pays émergeants, HEC a décidé d’aller encore plus loin : « Aujourd’hui, dans certains pays, les enjeux ont changé : il ne s’agit plus de faire du commerce, mais de savoir comment nouer de véritables partenariats avec les entreprises locales. Les entreprises chinoises, notamment, investissent aussi à l’étranger. Quels avantages peuvent en tirer les Européens ? », illustre Joshua Kobb, directeur du développement international de HEC, qui a concocté le séminaire « Navigating China-EU opportunities ». Ce programme rassemblera des managers des deux pays pour cinq jours à Pékin, suivis de cinq jours à Paris. « Notre idée est de permettre aux uns et aux autres de mieux se comprendre et de faciliter la constitution de réseaux afin de tirer le meilleur parti de l’internationalisation des entreprises », poursuit-il.
Apprendre des autres
Autre tendance : les échanges avec les opérationnels en vue d’initier de nouvelles méthodes de travail et d’organisation s’inspirant des « champions ». Les participants du « Study Tour in Japan » proposé par Bocconi, l’établissement milanais, vont pendant cinq jours apprendre les méthodes de management de la production et de la supply-chain développées avec succès par Toyota ou Honda qui leur ouvriront leurs portes et répondront à leurs questions. En amont, une introduction va leur permettre de s’approprier les concepts. Un debriefing en deux temps est prévu à l’issue de ce marathon. Sur place, des enseignants vont les aider à tirer les premières leçons tandis qu’une manifestation rendant compte des principales conclusions est organisée à Milan quelques mois plus tard, le temps de bien digérer les nouvelles connaissances et de s’être attelé à leur mise en œuvre dans son entreprise… « Notre objectif est d’étendre ce type de séminaires à d’autres thématiques », met en avant Francesco Gallmann, enseignant et responsable du programme. L’école envisage de lancer des formations axées sur le management des call-centers en Inde ou le management de la technologie dans la Silicon Valley.
Pour l’Essec, il n’est pas toujours nécessaire de s’envoler à l’autre bout du monde pour apprendre des autres. « Afin de faire face à la concurrence de plus en plus d’entreprises s’interrogent sur la manière de faire monter en gamme leurs produits. A cet effet, nous venons d’ouvrir un programme de trois jours sur les fondamentaux du luxe. Il s’agit de faire comprendre aux participants comment fonctionne ce secteur, comment il communique, comment les produits sont distribués, pour en tirer le meilleur profit », indique Denis Morisset, enseignant et maître d’œuvre de ce module organisé plusieurs fois par an. Une initiation qui peut également intéresser les cadres tentés par une reconversion.
Devenir manager en un temps record
Ceux qui ambitionnent de s’envoler vers les sommets sans passer par la case MBA intéressent également les écoles de management. Dans un univers qui évolue rapidement et où les cadres se plaignent du manque de temps, certaines d’entre elles ont choisi de développer des programmes de management courts, dont l’objectif est d’accompagner des futurs dirigeants dans leur prise de fonction. « Ces cursus sont beaucoup plus pratiques que les MBA et mettent l’accent sur les études de cas. Organisés autour de cinq modules de trois jours, ils abordent les différentes fonctions de l’entreprise », souligne Arnold Longboy, directeur des programmes « executive » du campus londonien de la business school de l’université de Chicago.
Un terrain déjà exploré depuis près de vingt ans par la London Business School. Cette institution accueille plusieurs fois par an une cinquantaine de participants (dont 85 % d’étrangers) pour deux sessions de deux semaines, suivies trois et six mois plus tard par des séances de coaching. « On apprend beaucoup sur soi grâce à un 360 degrés proposé lors du premier module, sans compter les connaissances que l’on acquière sur toutes les grandes fonctions de l’entreprise », explique Franck Néel, 38 ans, directeur des ventes de Gaz de France pour le Royaume-Uni. Ancien cadre du service marketing, il a suivi cette formation au printemps dernier quand il a pris ses nouvelles responsabilités. Cerise sur le gâteau : contrairement à l’université de Chicago, suivre ce programme permet aux participants d’entrer dans le club des diplômés d’une des institutions les plus prisées de la planète…
Laurence Estival
Mars 2009