Formation : l’appel de la recherche

Souhaitant s’orienter vers le consulting, envisager une deuxième partie de carrière à l’université ou tout simplement sortir du lot dans un contexte de guerre des talents, certains cadres décident de préparer un doctorat en cours d’emploi. Témoignages.

Il n’y a pas d’âge pour préparer un doctorat. À 55 ans, Sylvie Gaubicher a bien décidé de relever le défi. Après trente ans de bons et loyaux services chez Accor, cette cadre qui, depuis son DEA (diplôme d’études approfondies) de sciences économiques, a exercé un ­certain nombre de fonctions en passant du contrôle de ­gestion au marketing – elle a notamment à son actif le lancement des chèques cadeaux –, vient de s’inscrire à la préparation de l’Executive DBA
Ce cursus, qu’elle suit à l’université Paris-Dauphine, est très peu connu en France. Il est en revanche largement répandu dans les pays anglo-saxons. On comprend aisément pourquoi : contrairement à un doctorat classique qui part de la théorie pour aller vers la pratique, le DBA privilégie la pratique pour aller vers la théorie.

Un objectif personnel et professionnel
La formule séduit les cadres, qui puisent dans leur activité quotidienne de quoi alimenter leur thèse : « Pendant un an et demi, j’étais chargée d’évaluer pour le groupe ­hôtelier l’efficacité des coûts marketing. Malheureusement, mon poste a disparu suite à une réorganisation », raconte Sylvie. Frustrée de n’avoir pu conduire son projet à terme, elle recherche alors les moyens de poursuivre son exploration. Après avoir conquis les enseignants de l’université, elle se tourne ensuite vers son employeur pour étudier avec lui la manière de mettre son projet à exécution.
Car même si la formule est souple – un week-end de cours par mois – le travail de recherche demande un lourd investissement. De plus, le coût de la formation est ­sensi-blement égal au prix d’un MBA (Master of Business Administration), soit 20 000 €...
« L’accueil a été très enthousiaste », poursuit Sylvie. Accor honore la facture et lui accorde une mise en disponibilité jusqu’en mai 2008. Résultat : elle continue à percevoir son salaire et peut uniquement se consacrer à sa thèse. « J’ai beaucoup de chance, reconnaît celle qui va pouvoir enfin renouer avec ses rêves de jeunesse. À ­l’issue de mon DEA, je voulais déjà faire un doctorat, mais la vie en a décidé  autrement. » Cette reprise d’études vise toutefois un autre objectif : parvenir à convaincre Accor de recréer son poste, ou bien évoluer vers le conseil en faisant partager aux dirigeants ses nouveaux savoirs…

Prendre de la hauteur
C’est la même ambition de proposer des missions de forte valeur ajoutée qui a incité Alexina Portal, 38 ans, consultante indépendante en stratégie, à pousser la porte de Grenoble École de management où elle vient elle aussi de s’inscrire en DBA. Son sujet de thèse : « L’impact des technologies de l’information et de la communication sur le transfert des émotions sur les lieux de travail. »
« Mon objectif est d’apporter plus de réflexion à mes clients en abordant des sujets qui sont en train d’émerger. C’est un projet que j’ai depuis plusieurs années. J’ai longtemps recherché en France un établissement qui me permettrait de reprendre mes études tout en travaillant », confie Alexina, qui, sur le point de s’inscrire dans une université anglaise, a eu connaissance de l’existence de ce DBA créé en 2005 en partenariat avec l’université britannique de Cranfield. Dans sa tête, le compte à rebours a déjà ­commencé : « Dès la fin de la première année, je me suis engagée à rédiger un texte de 7 500 mots pour préciser mon sujet et un début de bibliographie. »
Un plan de travail qui n’est pas encore aussi clair dans la tête d’Alain Guede, 46 ans, directeur du développement et des systèmes informatiques chez Saretec, un cabinet d’expertise en assurance. Lui aussi vient d’intégrer le DBA de Dauphine après avoir suivi l’Executive MBA dans le même établissement, il y a deux ans. « Je suis un éternel étudiant, s’amuse-t-il. Une fois que l’on a commencé à reprendre des études, on ne peut plus s’en passer. Faire des breaks dans sa carrière permet de prendre du recul. » En sachant que le DBA n’a pas la même finalité que le MBA. Le premier vise à aider les postulants à s’aventurer vers la création de concepts, quand le second souhaite leur transmettre des outils pour devenir de « parfaits » managers. Autre différence : le doctorat est souvent un travail solitaire, quand le MBA insiste sur la notion d’équipe.
Soutenu par son entreprise dans son aventure, Alain a parfaitement conscience qu’il n’a pas le droit à l’échec, ayant lui-même mis la barre très haut : « Aujourd’hui, de plus en plus de cadres ont un MBA. Je pense que dans l’avenir, avoir un doctorat sera un moyen de se démarquer », assure-t-il, tout en restant discret sur ses propres ambitions.

Gagner une expertise
C’est pour gagner du galon que Matthieu Désidério, 25 ans, ingénieur des travaux publics, qui a passé le concours de la fonction publique correspondant, a eu envie de s’inscrire auprès de la chaire de logistique du CNAM (Conservatoire national des Arts et Métiers). Il y prépare un doctorat sur les processus décisionnels dans la planification des infrastructures de transport de fret à partir d’une étude comparative entre la France et les États-Unis. « La formule est assez souple. On peut participer aux séminaires en fonction de son emploi du temps. En revanche, des rencontres régulières avec son directeur de thèse permettent de recadrer le champ de ses investigations. » Son projet, auquel il n’avait pas pensé quand il était étudiant, a pris corps il y a un an. Actuellement chargé des transports à la mission économique de l’ambassade de France, il occupe un poste d’observateur privilégié, en relation constante avec les différents acteurs des deux côtés de ­l’Atlantique, ce qui lui permet d’étudier leur stratégie. « Je me suis rendu compte que j’étais en train de développer une expertise proche de celles des titulaires de doctorat dans les pays anglo-saxons où les postes proposés à ces diplômés sont plus opérationnels qu’en France. »
Il doit revenir dans l’Hexagone dans quelques mois, mais rêve à moyen terme de faire une carrière internationale dans le secteur privé, une fois libéré de ses obligations de servir l’administration. La possession d’un doctorat serait donc, selon son analyse, une façon d’accéder plus rapidement qu’avec son diplôme d’ingénieur à des postes à forte responsabilité et de coiffer sur le poteau ses anciens camarades de promo. À suivre…

Laurence Estival

Juin 2007

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