À l'heure où les entreprises et les cabinets de conseil étoffent leurs directions ou départements dédiés, des emplois - certes en nombre encore limité - voient le jour. Avec une prime donnée à la mobilité interne...
Le développement durable s'ancrerait-il enfin dans la réalité des entreprises ? « Le secteur se structure », remarque Johan Titren, chef de projet à la direction du développement durable d'Adecco qui a conduit en partenariat avec l'Université Paris XII une étude sur les départements dédiés à cette nouvelle problématique au sein des grandes entreprises hexagonales (1). Leur mission : établir des objectifs pour conduire une politique qui limite les nuisances et soit socialement responsable, et définir ensuite les actions à mettre en œuvre pour y parvenir. Chez Lyonnaise des eaux, par exemple, une charte en 12 points a été élaborée : elle va de la lutte contre la pollution à l'engagement de favoriser l'insertion de personnes sans emploi. À La Poste, les réflexions ont conduit à promouvoir les voitures électriques ou à favoriser le coton équitable pour la fabrication des vêtements des facteurs.
Pour ce faire, la plupart des entreprises se sont dotées de structures spécifiques chapeautées par un directeur rejoint, au fil des ans, par trois ou quatre collaborateurs en moyenne. Un chiffre dépassé à La Poste où 8 personnes sont aux manettes. « Ces effectifs ne prennent toutefois pas en compte le nombre de personnes travaillant dans les départements « développement durable », créés au sein de nos quatre métiers (courrier, colis, banque postale, animation des points de vente) », précise Patrick Widloecher, directeur du développement durable du groupe La Poste. Ces structures qui regroupent de 2 à 4 cadres auront pour principale mission de décliner les orientations nationales. Par ailleurs, à partir de janvier prochain, 21 nouveaux postes de responsables vont être créés au niveau de nos directions régionales. »
Une croissance des emplois modérée
Une même tendance à la hausse des effectifs est aujourd'hui à l'œuvre au sein des cabinets de conseil, qui à l'image de Solving ou de PriceWaterhouseCoopers (PWC) étoffent leur département développement durable. D'autres acteurs - collectivités territoriales, ONG - s'intéressent également de près à ces problématiques. En attendant le tour des PME qui devant la montée en puissance des contraintes réglementaires (traitement des déchets, normes concernant les bâtiments, limitation des gaz à effet de serre...) vont devoir elles aussi passer à l'offensive. Une aubaine pour les consultants indépendants, ou les petits cabinets qui devraient se voir confier de plus en plus de missions...
Y a-t-il pour autant de réelles opportunités pour les cadres désireux d'évoluer dans ce secteur ? Rien n'est moins sûr, en particulier dans le cadre d'une mobilité externe. « Si l'emploi commence à décoller, les embauches se font encore au compte-goutte », relativise Julie Buisson, consultante en charge du recrutement chez Utopie. Même écho chez PriceWaterhouseCoopers (PWC) : « Nous recevons près de 700 CV par an alors que je n'ai que cinq à six postes de consultants à offrir », prévient le responsable du département développement durable, Thierry Raes.
Cette croissance modérée des effectifs s'explique par plusieurs facteurs : les directions du développement durable ont principalement un rôle d'animation et s'appuient sur les différentes entités de l'entreprise pour réaliser les actions à mettre en œuvre. Elles rechignent par ailleurs à s'entourer d'un nombre important de collaborateurs, les emplois dans les entreprises comme les missions dans les cabinets devant par définition disparaître dès que les politiques définies seront déployées. Le nombre réduit de recrutements vient aussi en grande partie du choix de pourvoir les postes par promotion interne. Selon l'enquête d'Adecco, 73 % des responsables de ces structures étaient déjà dans la société, nombre d'employeurs privilégiant la connaissance de l'entreprise à une formation spécialisée (lire l'encadré). « Au départ, cette fonction a d'ailleurs été principalement occupée par des cadres qui venaient de la communication. Il y avait une certaine logique car ces directions ont été créées suite à la loi NRE qui obligeait les entreprises à publier un rapport sur leurs activités en matière de développement durable. Mais depuis les profils ont évolué », note Patrick Widloecher, lui-même ancien directeur de la communication du groupe.
Fil rouge
Quelques employeurs ont toutefois choisi d'attirer dans leurs filets des personnalités venant d'autres horizons. À l'image d'Hélène Valade, recrutée il y a trois ans, à la tête de la direction du développement durable chez Lyonnaise des eaux. « L'entreprise souhaitait avoir un regard neuf sur ses activités », précise cette diplômée de Sciences Po, passée par les sociétés de sondages : elle a en effet été directrice du département politique à l'IFOP avant de rejoindre la Sofres pour prendre en charge le département opinion où elle a notamment suivi à la loupe l'évolution de l'opinion publique sur l'environnement. « Ma connaissance de cette thématique et le fait que je sois venue à plusieurs reprises devant le conseil de direction de l'entreprise rendre compte de mes travaux ont joué en ma faveur », reconnaît Hélène qui a consacré les trois premiers mois après son arrivée à des visites sur le terrain pour mieux comprendre les problématiques spécifiques au secteur de l'eau.
Un fil rouge essentiel pour évoluer vers ces fonctions. En témoigne Anne Ged, responsable du département chez Solving. Cette économiste de formation a passé toute sa carrière à s'intéresser aux politiques énergétiques, soit au sein de collectivités locales, soit en créant son propre cabinet. « Une forte motivation, même si elle est primordiale dans ces métiers, ne suffit pas car dès que l'on commence à parler concrètement de politiques à mettre en œuvre, on débouche rapidement sur des questions extrêmement techniques », observe-t-elle. Avoir déjà travaillé sur ces questions est devenu un préalable pour les recruteurs.
Des profils de plus en plus techniques
Rien d'étonnant dans ces conditions si au fil des ans, les directions développement durable se sont attachées les services de spécialistes pointus, notamment sur les questions environnementales. Chez Lyonnaise des eaux, le numéro deux de la direction développement durable est ainsi un ingénieur, spécialisé dans les questions du traitement des eaux. Même logique dans les cabinets de conseil : chez PWC, les trois quarts des consultants qui conseillent les entreprises dans la définition de leur politique en matière de développement durable ont un profil ingénieur. Un cabinet comme Utopie qui s'est longtemps caractérisé par la large place faite aux généralistes (de nombreux consultants sortent d'école de commerce) est d'ailleurs en train de changer son fusil d'épaule : « Nous sommes aujourd'hui à la recherche d'ingénieurs expérimentés qui ont déjà eu des compétences en matière de gestion de projets d'envergure car les consultants travaillent souvent avec de nombreux experts pour prendre en compte les retombées des activités de l'entreprise sur l'environnement ou pour mesurer leur impact social », mentionne Julie Buisson. Les principales avancées issues du Grenelle de l'environnement devraient renforcer cette tendance : « Il y a fort à parier que dans les prochaines années, les spécialistes maîtrisant les techniques liées à l'éco-conception, les normes HQE dans le bâtiment ou des problématiques très pointues dans le domaine du transport seront particulièrement recherchés », met en avant Thierry Raes.
Outre les ingénieurs, d'autres profils devraient également être fortement courtisés : « On a des difficultés à trouver des spécialistes s'intéressant à la finance carbone. Ce sont des techniques qui permettent à une société dépassant les émissions autorisées de gaz à effet de serre de « compenser » sa mauvaise conduite en investissant dans des projets en matière d'énergie renouvelables par exemple », explique Eric Parent, co-fondateur du cabinet Climat Mundi, une structure de quatre personnes, spécialisée sur ces aspects. Une même attention pourrait se porter sur des cadres capables d'effectuer des audits sur les risques environnementaux à l'occasion d'opérations de fusion acquisition. Enfin nombreux sont ceux qui prédisent l'arrivée dans les directions développement durable de spécialistes des ressources humaines. « Jusqu'à présent la dimension sociale du développement durable est sans doute celle qui a été la moins développée mais on sent des frémissements », souligne Johan Titren. Et pour joindre le geste à la parole, Adecco vient d'ailleurs d'intégrer au sein de sa direction du développement durable une spécialiste des questions d'insertion.
(1) La fonction développement durable au sein du SBF 120, janvier 2007.
Laurence Estival
Janvier 2008