Conséquences de la mise en place des RTT : de plus en plus de salariés choisissent la « trêve » estivale pour se perfectionner, apprendre une langue étrangère ou renouer avec une passion sans arrêt repoussée. Une façon judicieuse de joindre l’utile à l’agréable qui a, semble-t-il, de beaux jours devant elle. Témoignages.
Technico-commerciale dans une société d’assurances, à 45 ans, Véronique* se voit confier de nouvelles responsabilités. Promue « responsable de la coordination support réseau », elle se retrouve pour la première fois à la tête d’une petite équipe. Et là, une foule de questions la taraude : « Je m’interrogeais sur ma façon de motiver mes collègues, de faciliter leur adhésion, de régler les conflits internes ou encore d’appréhender le stress de l’équipe. » Pour obtenir de l’aide dans l’exercice de sa nouvelle fonction, elle demande à son employeur de suivre une formation courte. Mais pas n’importe quand. Cette mère de famille préfère attendre l’été pour se former, et opte pour le stage de trois jours « Nouveaux managers » proposé par Docendi en juillet. Un choix qu’elle explique par sa disponibilité psychologique tant familiale que professionnelle. « J’étais soulagée que mes enfants – collégiens – soient en vacances. Je n’avais plus à courir à la maison le soir pour vérifier si les devoirs avaient été faits et la question fatidique des passages en classes supérieures ou orientations était derrière moi. L’été marque en outre une pause dans mon activité professionnelle : il faut assurer la continuité des dossiers en cours, mais le lancement de nouveaux projets est remis au mois de septembre. »
Une période propice à la prise de recul
Profiter d’une période plus calme pour que son absence ne pénalise pas l’efficacité de son service, c’est aussi l’une des raisons avancées par Alexandre Gourdou, responsable Produit-Process chez Siemens. Mais pas la seule. Depuis qu’il a suivi un stage à la Cegos en juillet 2004, ce jeune cadre de 29 ans, habitué des formations, en est convaincu : se former l’été offre plus d’un avantage : « L’ambiance est plus conviviale, plus zen. Les cours et jeux de rôles se font parfois en extérieur. De plus, avec la chaleur et le soleil, les participants sont plus détendus : ils ont sans doute en tête la perspective de leurs congés à venir. » Preuve de sa satisfaction, il s’est à nouveau inscrit en juillet.
C’est une tendance. À l’instar de Véronique et d’Alexandre, de plus en plus de salariés choisissent la période estivale pour se former. Même si les effectifs n’avoisinent pas ceux du reste de l’année, depuis cinq années environ, en juillet et pendant la seconde quinzaine d’août – la première restant traditionnellement désertée – les organismes voient une recrudescence des inscriptions l’été. Demos affiche déjà, pour l’heure, une augmentation de 30 % des effectifs estivaux en stages interentreprises en région parisienne, soit 7 % des inscriptions de l’année, contre 5,5 % en 2005. Même satisfaction à la Cegos, qui reçoit désormais près de 4 000 salariés en juillet et août, soit un bond de 50 % en deux ans.
Trente-cinq heures, Coupe du Monde…
Comment expliquer un tel sursaut ? Pour Sophie Bolloré, P-DG de Docendi, l’explication se trouve du côté des trente-cinq heures : « Avec leur mise en place, les salariés sont débordés au quotidien tout au long de l’année tandis que, l’été, la charge de travail est souvent moindre. Ils ont donc plus le temps pour suivre une formation. » Une analyse partagée par nombre de prestataires. « Les salariés ont pris l’habitude d’étaler leurs congés sur toute l’année, analyse-t-on chez Demos. Ils évitent ainsi l’affluence des grandes vacances et profitent du ralentissement général de l’activité des entreprises pour lever la tête du guidon. » Plus anecdotique, certains événements – conjoncturels – expliquent aussi parfois l’augmentation des inscriptions estivales, comme cette année : « La Coupe du Monde ! », s’amuse Sophie Bolloré, qui constate un net report des demandes de stages du mois de juin à celui de juillet.
Tout le monde s’accorde sur un point : le ralentissement de l’activité découlant des congés payés fait de l’été une période de ressourcement qui se prête tout à fait à la formation. « Les salariés ne sont pas submergés de coups de fil de leurs collaborateurs durant les pauses comme le reste de l’année, souligne Guillaume Huot, directeur des activités interentreprises à la Cegos. Du coup, moins pris par le temps et les contraintes, ils restent plus volontiers le soir pour échanger avec les formateurs et les participants. » Moins stressés, « ils ont l’esprit plus libre pour réfléchir et se confronter à leurs problématiques de travail, renchérit Sophie Bolloré. Et ont le temps d’assimiler les nouveaux concepts avant la rentrée de septembre. » Une aubaine pour les prestataires qui, pour doper la demande estivale, fourbissent leurs offres commerciales. La Cegos a ainsi lancé en mai des « soldes d’été » permettant aux entreprises de bénéficier de 25 % de réduction dès le second salarié inscrit dans une même session de formation. « Nous cherchons, d’une part, à encourager le changement de pratique des salariés vis-à-vis de la formation l’été et, d’autre part, à provoquer une prise de conscience chez nos clients sur ce nouveau besoin identifié, détaille Guillaume Huot. Pourquoi envoyer un cadre se former systématiquement au mois de décembre alors qu’il est débordé par le bouclage de ses budgets ? Ce dernier peut le faire plus sereinement en juillet ou août sans freiner l’activité de son entreprise. »
Bientôt un effet Dif ?
Et il y a un autre facteur sur lequel table les prestataires : la mise en place du Dif. Grâce à ce nouveau droit permettant aux salariés de suivre une formation financée par l’entreprise en dehors du temps de travail, les formations l’été semblent avoir de beaux jours devant elles. « Cette demande est encore très marginale sur cette période, indique-t-on chez Demos. Mais, à terme, elle devrait devenir significative puisque les stages plébiscités l’été portent sur le développement personnel, domaine qui entre parfaitement dans le cadre du Dif. »
Reste que le phénomène est surtout significatif chez les mastodontes de la formation et les stages axés sur le développement et l’efficacité personnels (gérer son stress, son temps, communiquer en public, asseoir son leadership…). En province et chez les prestataires spécialisés, en revanche, les chiffres stagnent ou ne subissent qu’une légère hausse. Le Greta Bordeaux, par exemple, enregistre une augmentation de 5 % seulement du nombre de stagiaires au mois de juillet par rapport à 2005. Même son de cloche chez Carrel, organisme de formation lyonnais, où l’on constate que la demande de stages en bureautique, vente et langues reste faible en été…
Joindre l’utile à l’agréable
Si une partie des salariés reportent désormais les stages de formation pris en charge par l’entreprise en été, d’autres vont encore plus loin, n’hésitant pas à conjuguer vacances et formation, qu’ils financent souvent sur leurs propres deniers. C’est le cas notamment de Jean-Michel Domin, directeur d’usine dans le sud-ouest de la France. Ce quadragénaire ne conçoit pas ses congés sans cours de langues à l’étranger : « Travaillant dans une filiale d’un groupe international, j’ai besoin de bien maîtriser l’anglais et l’espagnol dans l’exercice de ma fonction. Le séjour linguistique est pour moi le meilleur moyen de découvrir un pays, sa culture et de mieux communiquer avec ses habitants. » Depuis une dizaine d’années, ce cadre consacre de deux à quatre semaines par an à ce type de voyages, le plus souvent en famille. Après plusieurs séjours aux États-Unis, en Grande-Bretagne, il est parti deux semaines l’été dernier avec ESL en Espagne, à Séville, accompagné de sa femme et de ses deux enfants. Au programme : 40 heures de cours particuliers axés sur son activité (négociation, conduite de réunion…). « Cette fois-ci, j’étais seul à suivre des cours le matin avant de retrouver ma famille l’après-midi pour sillonner l’Andalousie. Il arrive que j’inscrive également mes enfants. Pour eux comme pour moi, c’est un bon investissement », se félicite-t-il. Un bémol tout de même : le coût. La formation représente à elle seule 1 580 € (comprenant l’analyse préalable par un professeur de ses besoins linguistiques). Sans compter les frais annexes : voyage, hébergement...
Stages intensifs, à mi-temps, en face à face avec un professeur ou en groupe, il y en a pour tous les goûts. À 58 ans, Isabelle Vicquéry a quant à elle choisi le séjour en famille d’accueil. Cette enseignante de primaire de nationalité suisse est ainsi partie trois semaines à Berlin en juillet 2005. Au menu : quatre heures de cours en groupe (10 personnes maximum) le matin, visites l’après-midi et logement chez l’habitant en demi-pension. Un programme qui lui a permis d’acquérir de l’aisance dans une langue qu’elle enseigne depuis 2005 aux enfants de 8 ans. « J’avais déjà reçu une formation en allemand mais en Suisse et dans un cadre scolaire. En immersion dans une famille, on a la chance de mettre tout de suite en pratique la leçon du jour, et cela dans un cadre convivial. On échange beaucoup avec les hôtes », relate-t-elle. Coût du séjour : 1 300 €. Longtemps réservé aux jeunes désireux d’apprendre une langue étrangère, ce package séduit de plus en plus d’adultes. « Via nos partenariats avec les écoles étrangères, nous proposons des logements (hôtel, location d’appartements, campus, chez l’habitant) à des prix plus intéressants et quel que soit le standing », vante-t-on chez ESL.
Laisser parler ses envies
Enfin, pour beaucoup, l’été offre l’opportunité de se lancer (enfin) dans une activité sans arrêt repoussée au fil des années. Après une brillante carrière de chasseur de têtes, notamment pour le compte d’un cabinet international, en juillet dernier, Marc L., 58 ans, s’est accordé le loisir de suivre un cours d’été d’une semaine à l’École du Louvre (plein tarif : 180 € les cinq jours). « Je suis un passionné d’art, mentionne-t-il. À chaque déplacement professionnel, je me dégage quelques heures pour visiter les musées et les expositions du monde entier. J’éprouvais le besoin d’acquérir des bases sur l’histoire de l’art, de combler mes lacunes sur certaines époques et techniques de peinture, mais je ne trouvais jamais le temps. » Conquis par son cours sur « Rodin, père des passions et des larmes », Marc s’est présenté au concours d’entrée à l’École du Louvre afin d’y suivre les enseignements en tant qu’étudiant. « Si je suis reçu, dès septembre je diminue mon nombre de missions professionnelles pour me lancer dans trois années de formation à raison de deux jours et demi par semaine. Mon objectif à terme ? Pourquoi pas écrire un livre… » confie-t-il. Un virage qu’il a déjà impulsé en commençant sa jeune carrière de critique d’art à travers la rédaction d’un blog sous le pseudonyme « Lunettes rouges ».
Loin de son métier de régisseuse d’une salle de spectacles, Sabine, 28 ans, a elle aussi laissé place à ses envies. En juillet 2005, elle a suivi un stage de cinq jours de poterie (tournage, calcul et fabrication d’émaux) à l’atelier Céramuse en région parisienne pour 239 €. La formation comprend la mise à disposition des argiles, des engobes et du four céramique. « J’en faisais depuis deux ans mais de façon ponctuelle. En une semaine, on progresse tellement plus. J’ai réalisé un vase inspiré de la poterie africaine et me suis exercée au tour », raconte-t-elle. Résultat : une vocation est née ! Sabine a présenté une demande de CIF pour démarrer dès septembre prochain une formation de tourneur.
*Les personnes dont le patronyme n'est pas mentionné ont souhaité garder
l'anonymat.
Sylvie Tournier
Juin 2006