Dans son atelier de confection, Sylvie, couturière de 57 ans, subit deux discriminations sexistes tristement banales : un salaire nettement inférieur à celui des hommes (encore 20 % d'écart en moyenne en France) et des vexations verbales. Témoignage, et conseils pour se défendre, par Nathalie Bizot, juriste à la CGT.
La situation. « Mon chef croit que les femmes doivent gagner moins que les hommes. Moi, par exemple, avec quarante ans d'ancienneté je touche 1 200 euros par mois. Alors que certains nouveaux, des hommes, vont recevoir jusqu'à 1 600 euros pour le même travail !
Le patron ne parle pas non plus de la même façon à chacun. Si une ouvrière fait une erreur, il va hurler : “Faites attention !” À un homme, il dira gentiment : “Soyez attentif la prochaine fois”. »
La contre-attaque. « Lorsque j'ai vu les écarts de salaire, je suis allée voir le patron. Je lui ai dit calmement :
– Écoutez Monsieur, je voudrais savoir la raison de ces différences.
– Si t'es pas contente, va voir le grand chef ! m'a-t-il répondu.
J'ai insisté. Il est sorti de son bureau comme un fou, en hurlant que certains auraient dû tenir leur langue. Le lendemain, en réunion, il a annoncé que personne n'aurait d'augmentation l'année prochaine.
J'ai surtout réagi un jour où il m'a crié “T'as qu'à dégager !” alors que j'étais allée le voir parce qu'on manquait de boutons. Moi qui ai quarante ans de maison, qui n'avais jamais compté mes heures... À aucun homme il n'aurait dit ça. J'ai écrit une lettre recommandée à l'inspection du travail, avec l'aide d'un délégué du personnel. Je n'ai pas voulu aller plus loin, et déposer par exemple une main courante à l'inspection. Je prends ma retraite dans trois ans, et j'ai trop peur de perdre mon boulot d'ici là. Ça a d'ailleurs suffi : depuis, le patron me fiche la paix. »
Son analyse. « Avant, pour rendre service, je venais parfois le samedi, ou je restais tard le soir. Maintenant, c'est fini, je ne lèche plus les bottes. Même si j'ai bien besoin de l'argent des heures sup', je réponds simplement : “Non, je ne peux pas.” Et puis maintenant, j'appelle mon patron “Monsieur”, et plus par son prénom. Car c'est un macho : il nous donne l'impression que nous, les femmes, on n'est que de la m... Au fond, il pense qu'on est faites pour porter des enfants, et qu'on n'a pas à tenir tête à un homme. »
Les conseils de Nathalie Bizot, juriste à l'union locale CGT de Castres (Tarn) :
« Mon premier conseil : il faut se rapprocher des autres femmes de l'entreprise pour ne pas s'engager seule contre tous. »
1) Vérifier les minimas salariaux dans la convention collective. « Hormis dans quelques rares secteurs (comme la diffusion de presse), toutes les entreprises, quelle que soit leur taille, dépendent d'une convention collective. Son nom (ou le code APE correspondant) figure sur le contrat ou la feuille de paie. Au salarié de vérifier dans le texte (disponible sur www.legifrance.gouv.fr ou dans un syndicat) que son salaire n'est pas inférieur au minimum fixé. »
2) Saisir l'inspection et/ou les DP : « La loi dit : “À travail égal, salaire égal.” Si ce n'est pas le cas, le salarié doit juste prouver qu'il y a un écart salarial pour la même fonction. Il peut pour cela saisir l'inspection du travail, ou bien demander aux délégués du personnel de poser une question à ce sujet à l'employeur. Dans les deux cas, la requête est anonyme. À l'employeur de prouver ensuite que cette différence est “motivée par des éléments objectifs” : le collègue a plus de diplômes, d'ancienneté, il est plus polyvalent... »
3) Aller aux prud'hommes : « Si l'intervention des DP ou de l'inspection du travail ne suffit pas à rétablir l'égalité, le salarié peut saisir les prud'hommes. Pour monter son dossier, il se fera aider par un avocat ou le conseiller d'un syndicat. Mais attention, la procédure est longue (de 8 à 18 mois dans le Tarn, de 2 à 4 ans en région parisienne), et les affaires sur ce sujet ne sont pas gagnées d'avance. Ce sera sans doute encore plus dur dans l'industrie, où l'écrasante majorité des conseillers prud'hommaux sont des hommes – contrairement à la section commerce. »
À noter : on peut saisir les prud'hommes même une fois licencié ou retraité ! Sachez aussi que les arriérés de salaire sont totalisés sur les cinq ans précédant la saisie des prud'hommes. Ne tardez pas !
4) Ne laisser aucune injure sans réponse : « La réaction de Sylvie est la bonne. Dès la première parole indue, il faut réagir, en racontant les faits au médecin du travail, à l'inspection, aux délégués du personnel, aux délégués syndicaux. Et adresser à l'employeur un courrier recommandé décrivant les faits. Cela montre qu'on ne se laisse pas faire, et ça permet d'avoir des preuves si par la suite une procédure devait s'engager. »
Myriam Greuter
Mars 2006