Les femmes doivent-elles en faire plus pour convaincre les recruteurs ? Car la question de la maternité peut bel et bien représenter un frein à l’embauche des femmes. Témoignage de Karine, 34 ans, et conseils de Yann Peeters, chasseur de têtes.
La situation. « Il y a sept ou huit ans, employée dans une compagnie d'assurances, je voulais changer de boulot. Forte de ma maîtrise de droit public, j'ai répondu à l'annonce d'une compagnie de gestion d'aires d'autoroutes. Le cabinet de recrutement m'a fait passer deux tests. Au bout du compte, je n'étais plus en lice qu'avec un homme.
Écartée car femme. Nous avons eu une conversation à trois, avec le chasseur de têtes et l'employeur. « Vous avez toutes les compétences requises, et vous êtes même meilleure que l'autre candidat, m'a dit l'employeur. Mais vous risquez de tomber enceinte. Désolé, nous allons prendre l'autre personne. » J'en suis restée assise.
Sur le coup, j'étais tellement soufflée que je n'ai même pas protesté. Ensuite, j'ai pensé porter plainte : il est rare qu'une entreprise avoue ainsi ouvertement faire de la discrimination. Mais il m'aurait fallu des preuves. Or, le seul témoin était l'employé du cabinet de recrutement. Il n'aurait certainement pas voulu nuire à son client.
Son analyse. Déjà mariée à l'époque, je n'avais pas évoqué la question d'une maternité lors de l'entretien, pour ne pas prendre de risques. Depuis cet incident, je vois combien être une femme peut être handicapant dans une recherche d'emploi. Sans enfant ? On risque d'en avoir un, se dit l'employeur. Avec un gamin ? Ce n'est pas tellement mieux : on va s'absenter, ou retomber enceinte. « Vous avez des enfants ? Vous comptez en avoir ? » : ce sont des questions récurrentes en entretien. Je sais bien qu'un recruteur n'a pas le droit d'aborder la vie privée du candidat. Mais lui répondre qu'il est hors la loi en le faisant, c'est la garantie de se faire sacquer. »
Analyse et conseils de Yann Peeters, consultant au sein du cabinet de recrutement Aliotts, spécialisé dans le recrutement de cadres.
« Sur le CV d'un cadre féminin de haut niveau, comme ceux que nous recrutons, il est facile de voir qu'un bébé n'a jamais posé de souci. La question de la maternité, future ou passée, se présente donc surtout pour les candidates juniors. »
Savoir qu'il y a des mondes d'hommes : « Par rapport à la communication ou à la banque, l'industrie, la métallurgie ou l'automobile sont encore des univers très masculins. Avant d'y postuler, une candidate a intérêt à connaître son degré de résistance et les luttes qu'elle est prête à mener. Dans l'automobile par exemple, un sous-traitant soumis aux diktats de prix de ses clients survit à court terme. C'est un monde macho, qui ne peut se permettre de verser dans la philanthropie. »
Réfléchir par compétences, et non par secteurs : « Dépassez les a priori, du genre “le BTP, c'est pas sexy”. Si vous êtes spécialiste de la logistique dans l'agroalimentaire, vos compétences seront les bienvenues dans une foule d'autres secteurs ! Prospectez hors de votre marché habituel. Personne ne le sait ou presque, mais certaines enseignes font énormément pour les femmes : leur carrière y est soignée aux petits oignons, y compris après une naissance. »
Se mettre en valeur. « Dès le CV, même sans compétences très recherchées, il faut que le recruteur ait envie de vous embaucher parce que vous sortez du lot. Je regarde par exemple attentivement la rubrique hobbys : si j'y vois “footing, tennis, cinéma”, je soupire. En revanche, un candidat qui développe lui-même ses photos retient mon intérêt, car je sens la passion, et c'est elle qui rassure un recruteur. Un autre conseil : donnez des références, en indiquant qu'on peut appeler le DRH ou le patron de votre précédente boîte. Cela se fait encore un peu en France, et ça montre que vous n'avez rien à cacher. »
Ne pas biaiser sur sa situation : « Je dirai qu'il vaut mieux être honnête, et mentionner ses éventuels enfants. Sinon, ça fait louche – un peu comme un patron d'usine qui ne donnerait pas son chiffre d'affaires ou l'effectif qu'il dirigeait. »
Rassurer totalement en entretien : « Il faut préparer son personnage. Face à l'employeur, le discours de battant est, semble-t-il, le plus payant : « Je suis très compétente, je suis passionnée, je vais me défoncer au travail. » Pas d'enfant ? Vous en voulez, « mais pas maintenant ». Déjà mère ? « Ce n'est pas votre problème », car « ce n'est pas un problème ». La garantie primordiale à donner, c'est la garde des petits, surtout dans les métropoles. Il faut absolument dire “j'ai une nounou/des parents/des beaux-parents à un kilomètre”. Et un compagnon responsable. »
Myriam Greuter
Mars 2006