En 1990, à Paris, le couple Jane Turner-Bernard Hévin a ouvert le Dôjô, un lieu de recherches et de formation, notamment au coaching (formation de base, avancée et master class). Reportage.
Questionner sans poser de question. Pas de table de réunion, des graffitis de Miss Tic pendus aux murs, des peluches enlacées sur la télé, et même des « boîtes à meuh » sur une étagère : en rez-de-chaussée d'une coquette petite rue du Vè arrondissement de Paris, cette salle ne ressemblerait guère à un lieu de formation – s'il n'y avait un paperboard, et surtout six participants (contre « 12 à 20 d'ordinaire »), bloc-notes sur les genoux, concentrés sur ce que cofondateur des lieux, Bernard Hévin, va leur apprendre du questionnement propre au coach.
« Le coach ne pose pas des questions au sujet, assène le formateur. Il lui offre la question, pour qu'il se la pose à lui-même, et qu'il partage (éventuellement) la réponse. » Le rapport entre le coach et le coaché serait alors « une relation de confiance établie immédiatement et sans restriction », « une bulle dans laquelle on se sent bien ».
Un exercice difficile. Dans la pratique, pas simple de savoir quelles questions poser, admet l’animateur, qui en propose plusieurs aux participants attentifs : « Qu'est-ce que je peux faire pour vous ? Qu'attendez-vous de moi ? En quoi puis-je vous aider ? Comment saurez-vous en sortant que vous avez bien fait de venir ? ».
Application immédiate :
- Karine, tu viens ?
La jeune femme s'assied face au formateur.
– Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?
– M'apprendre le métier de coach.
Long silence.
– Et quoi d'autre ?
– Structurer ma réflexion.
Silence. On entend des corneilles au dehors.
– Et quoi d'autre ?
– Prendre du recul.
– Mmmh, intéressant ; dis-m'en plus.
Karine s'explique. Bernard lâche quelques « d'accord ». La jeune femme a des rires nerveux. Elle évoque « le retour qu'elle pourra avoir » grâce au regard du coach.
– Je vais te poser une question qui va peut-être t'étonner : comment sauras-tu en sortant que tu as bien fait de venir ici ?
– J'aurai plus de distance.
– Et encore ?
– Je serai moins dans le stress, et plus dans une vision euh... plus claire.
– Et encore ?
Bernard la regarde, l'index plié sous le menton.
– J'aurai plus de distance.
– Merci. Merci beaucoup.
Lors du débriefing, Karine avoue qu'« à un moment, avec toutes ces relances, on perd un peu ses repères. On est forcé à aller plus loin. Ca n'arrive pas souvent dans la vie. »
Bernard reprend : « Le premier niveau de réponse donné par la personne représente ce qui est socialement acceptable. Or, il faut que le coaché arrive à dire ce qu'il attend de cette relation, au plus profond de lui. C'est pour ça que je voudrais que vous demandiez quatre fois « et encore ? ». »
Mise en pratique. Deux trios (coach, coaché, observateur) se forment. Tête penchée, Fabienne interroge Habib, droit dans les yeux ; elles opine, laisse passer des silences. « Et encore ? ». Habib a le pied qui bat la mesure. « Je saurai que j'ai bien fait de venir lorsque j'aurai un sentiment de paix », lâche le jeune homme, un peu ému. « Bien. On va s'arrêter là pour aujourd'hui », répond Fabienne. « Je vous remercie. » L'apprentie coach a un sourire satisfait. Karine, qui a joué les observatrices, a noté que Fabienne reformulait bien les propos du « coaché », mais qu'elle restait en retrait sur sa chaise. Fabienne retient la remarque.
« On apprend au sujet à se questionner : c'est ça qui nous intéresse », reprend Bernard lors du débriefing de groupe.
– Je souffre parce que j'ai du mal à poser ces questions avec naturel, le coupe Marie-Claude. Il faut que j'apprenne à me défaire de mes habitudes d'assistante sociale, qui pose un diagnostic et échafaude un plan d'action.
– Ca va venir, Marie-Claude », répond Bernard, paternel, avant d'annoncer la pause.
Pourquoi ont-ils voulu suivre cette formation ?
Sébastien, 32 ans, voit dans le coaching « non pas une rupture, mais un moyen d'enrichir » son métier de consultant spécialiste de la gestion du changement.
Martine a longtemps travaillé dans les RH, et veut désormais exercer comme coach, « même si beaucoup ne comprennent pas qu'on puisse suivre une formation à 59 ans. »
Marie-Claude, 56 ans, dont vingt-six comme assistante sociale, souhaite entamer une carrière de coach et a le sentiment « que cette formation fait travailler bien des choses ».
Fabienne, 44 ans, a grimpé les échelons et voudrait ajouter le coaching à son travail actuel de formatrice, « par envie d'aider chacun à développer son potentiel ».
Myriam Greuter
Septembre 2009