Le stress ronge les salariés soumis à toujours plus d’urgence et contraints de s’adapter en permanence. Même si on ne peut pas toujours changer en profondeur son organisation, des stratégies et techniques existent pour ne pas craquer.
Développeur dans une grande banque, Grégoire est spécialiste du dépannage des systèmes informatiques. Le stress, il connaît ! « Je pouvais, dans mon précédent job, être appelé nuit et jour, dans le monde entier, pour résoudre des difficultés paralysant tout un service. J’adore ces situations d’urgence où il me faut mobiliser mes compétences et ma réflexion pour apporter le plus vite possible une solution aux équipes paniquées. J’étais un peu le pompier héros, le sauveur. Cela me donnait une impression de toute puissance fort valorisante », analyse-t-il. Le stress auquel est soumis Grégoire est un stress considéré comme positif, moteur de son efficacité. Mais tout commence à déraper quand, devant ses bons résultats, on lui propose d’encadrer une équipe. « Je n’avais plus de missions opérationnelles, mais un travail de rédaction de rapports et de présentations. Le stress était là, mais il n’était plus le même. Ne percevant pas l’intérêt de ce que l’on me demandait, j’étais tendu, je ruminais et faisais tout à la dernière minute, produisant des rapports bâclés. Je me braquais quand on critiquait mon travail, devenais rigide et agressif… »
Grégoire n’a pas attendu d’être licencié ni de tomber malade pour sortir de ce cercle vicieux. Il a changé d’entreprise et a rejoint une structure plus petite pour être à nouveau opérationnel.
Du bon et du mauvais stress ? L’expérience de Grégoire est caractéristique de la complexité de la notion de stress : pour certains spécialistes, il existerait en effet du « bon » stress (eustress en anglais), stimulus pour agir, et du stress nocif (distress), celui qui rend malade (voir encadré). Dans un environnement économique régi par l’urgence et un impératif d’adaptation aux changements permanents, le stress est devenu un vrai problème de société, et le problème de santé le plus répandu dans le monde du travail (22 % des salariés européens en souffriraient). En France, la reconnaissance du stress professionnel progresse : « Le stress n’est plus un gros mot, souligne Anne-Marie Cariou, directrice de département au sein du cabinet de conseil Stimulus. Les entreprises réalisent que c’est un sujet à côté duquel elles ne peuvent plus passer. Pourtant, toutes n’en font pas un vrai sujet de réflexion, qui permettrait d’engager un travail en profondeur pour changer l’organisation et pour supprimer les facteurs de stress inutiles. » Et beaucoup s’achètent une bonne conscience en proposant une journée de formation à leurs salariés sans réfléchir sur les causes structurelles de stress.
Un diagnostic complexe. Or la question est compliquée, car également à traiter de manière individuelle : « Le stress englobe plusieurs dimensions, détaille Laurence Saunder, directrice de l’Ifas (Institut français de l’anxiété et du stress) : d’abord les contraintes réelles pesant sur l’individu au travail, puis la perception que celui-ci a de ces contraintes (une même contrainte ne sera pas vécue de façon identique par plusieurs individus) et enfin les manifestations qui touchent les personnes soumises au stress ». Si les problématiques organisationnelles sont du ressort des entreprises, l’individu peut, à son niveau, agir pour diminuer son niveau de stress.
Boulimiques : attention ! Cela commence par identifier sur quoi il est possible d’agir. « Il faut sortir de l’illusion qu’on peut tout maîtriser : on s’épuise à vouloir contrôler des choses incontrôlables, note Laurence Saunder, de l’Ifas. Certaines contraintes sont intangibles, et il faut donc faire avec. » Par exemple, un contrôleur de gestion stressé par les comptes trimestriels à fournir n’a pas grand-chose à faire… sinon changer de métier. Sur d’autres paramètres, par contre, on peut gagner une marge de manœuvre. « Sur quoi puis-je agir pour retrouver la maîtrise de ma vie ? », c’est par exemple la question que s’est posée Eliane, 58 ans. Cette directrice internationale d’un groupe financier, toujours en déplacement, mère de trois enfants, et avide de sorties et de culture, finit par payer sa boulimie d’action. « J’étais submergée par le quotidien. Je faisais tout mal, y compris des choses qui comptaient pour moi. Puis j’ai eu en même temps des problèmes de santé et des difficultés familiales. Là, je me suis dit ‘ce n’est plus possible, il faut que je fasse quelque chose’ », se souvient-elle. Prise de recul et décision individuelle : c’est toujours ainsi que commence la lutte contre le stress. Passer de « je subis » à « j’agis », dans le travail comme dans la vie privée.
S’organiser. Pour Gérald Roux, DG France des ascenseurs Koné, l’antidote au stress, c’est la réflexion. « J’essaie, chaque fois que c’est possible, de ne pas me précipiter dans l’action, mais de prendre le temps de la réflexion avant de décider. » Sa méthode ? Se réapproprier les choses. « Il est stressant de devoir atteindre X % de croissance pour répondre aux objectifs de la maison mère, reconnaît-il. Mais ça l’est déjà moins si l’on construit une véritable stratégie pour y parvenir, avec des sous objectifs et des moyens d’action concrets. » Certes, tous les salariés ne sont pas DG, avec la latitude d’action que cela suppose. Doit-on pour autant tout accepter quand on n’est pas chef ? « ‘Il faut faire passer la pression vers le haut et non vers le bas’, cette phrase d’un collègue fut un déclic pour moi, analyse Grégoire, l’informaticien. Jusque là, j’avais tendance à accepter toutes les demandes et à mettre la pression sur mon équipe pour tenir les délais coûte que coûte. Maintenant, quand je vois que tout n’est pas possible, je réfléchis, hiérarchise les priorités et j’arbitre. À condition d’anticiper, je peux aller voir mon chef en lui expliquant pourquoi il n’est pas possible de livrer tel programme et lui propose une solution alternative. C’est donc à lui, et non plus à moi, de gérer les conséquences » Savoir dire non (voir site) permet une prise de recul salutaire pour analyser la situation, les enjeux, la pertinence de la demande et les solutions alternatives.
Apprendre à se maîtriser. C’est toujours la prise de distance qui permet de mieux gérer ses émotions, souvent disproportionnées quand on est sous l’emprise du stress. « Il est impossible de maîtriser ses émotions, qui sont involontaires, explique Laurence Saunder. On peut en revanche les reconnaître et les identifier, ce qui est déjà une façon de ne plus en être le jouet. » « Dans une situation conflictuelle, quand je m’énerve, j’ai remarqué que ma voix monte, constate Fabrice Tuffigo, directeur marketing et communication d’April mobilité (assurances). Parfois – mais pas toujours ! –, le simple fait d’observer ce mécanisme me fait réaliser que je m’énerve et m’aide à me calmer. M’observer de l’extérieur, comme si j’observais quelqu’un d’autre, me permet de prendre de la distance par rapport à ce que je vis », analyse-t-il. « Faites le test, propose Laurence Saunder : en réunion, vous vous sentez submergé par des émotions négatives. Commencez par les noter une par une, sur votre bloc. Vous verrez, vous vous sentirez plus calme ! »
Respirer ! Le meilleur moyen pour calmer ses émotions, c’est la relaxation minute (renvoi sur site), une technique de respiration abdominale permettant de ralentir la machine. « Attention, la relaxation minute a un effet sur le symptôme, mais non sur la cause du stress », avertit Laurence Saunder. Si la simple vue de votre DG vous met hors de vous, vous pourrez vous calmer sur le moment avec la relaxation, mais vous ne réglerez pas le problème de votre relation avec lui. Pour accéder à cette fameuse prise de recul devant la situation subie, on peut commencer par se poser les bonnes questions : « Est-ce que ma réaction (colère, énervement) m’aide dans ma situation présente ? Quelle serait la bonne attitude à avoir pour faire face ? » Cette simple prise de conscience peut suffire à vous calmer et à retrouver vos esprits. « Attention, avertit Anne-Marie Cariou, chez Stimulus. Se poser les bonnes questions, ce n’est pas pratiquer la méthode Coué : ‘Non, je ne suis pas du tout énervé !’ Tenter de se convaincre d’une chose quand on vit son contraire est absurde. L’objectif est de sortir des projections mentales pour revenir dans le réel et dans l’action. » A chacun sa méthode pour y parvenir.
Se vider l’esprit. Fabrice Tuffigo a trouvé la solution quand il se sent submergé par l’accumulation de tâches toutes urgentes à traiter. « Je prends cinq minutes pour faire du rangement, explique-t-il. Je trie puis classe mes dossiers dans les bonnes bannettes et je fais de l’espace sur mon bureau. C’est tout bête mais le fait de faire quelque chose de concret, avec un résultat immédiat, et de le mener jusqu’au bout, me calme et m’aide à reprendre mes esprits. Je retrouve de l’espace dans ma tête en même temps que je fais du vide sur mon bureau. Et je suis alors capable de réfléchir aux vraies priorités… En distinguant l’urgent de l’important, cela me permet aussi de ne pas prendre sur moi le stress que d’autres ont tenté de me communiquer ! »
Sylvie Breschi, directrice d’une agence d’événementiel, « Les balades du lézard bleu », est elle aussi constamment soumise à l’urgence des projets de ses clients. Boule à l’estomac, nausées, insomnies ou cauchemars…, elle connaît. Elle aussi a trouvé une solution très personnelle pour diminuer son stress. « Quand un client me fait une demande, je commence par prendre quelques heures pour faire une activité qui me plaît : visite d’une expo, balade, cuisine… Ce temps où je suis occupée sans être vraiment concentrée laisse mon esprit disponible pour organiser, en arrière plan, la demande du client. Le lendemain, quand je me mets devant mon ordinateur pour bâtir le projet, tout me vient en tête de façon structurée et organisée. A contrario, quand je me jette dans le travail sans avoir pris ce temps de recul, je me noie dans les détails, n’arrive pas à organiser et, au final, je perds du temps et de l’énergie. »
Faire du sport. Mais réussir à lutter contre le stress au travail reste plus difficile si l’on n’a pas un équilibre personnel et physique satisfaisant. « Le sport est l’une des clés de mon équilibre, témoigne Gérald Roux. Je cours entre 10 et 20 km par semaine et pars marcher plusieurs heures en montagne le week-end. C’est essentiel pour moi. Quand, en déplacement professionnel, j’ai moins de temps pour faire du sport, je me rends bien compte que je suis plus vite irritable. » Sylvie Breschi a trouvé dans la randonnée un exutoire à son stress. « L’effort physique évacue mon trop plein de tensions, de questions, de doutes. Et le contact avec la nature m’apaise, je me sens comme ‘nettoyée de l’intérieur’. Cette sensation de calme profond m’habite ensuite pendant longtemps », mesure-t-elle. Pour Fabrice Tuffigo, c’est le yoga. « Je fais des stages de yoga une fois par mois, explique-t-il. Au début, ce n’était pas évident de se retrouver dans un univers très féminin. Mais j’ai tout de suite senti les bénéfices : une impression de détente profonde et un sommeil réparateur. J’avais oublié qu’on pouvait dormir aussi bien. » Surtout, la pratique du yoga a une influence directe sur la gestion de ses émotions. « Je suis plutôt émotif de nature. Désormais, quand je me sens partir en vrille, je parviens à stopper le mécanisme en pratiquant la respiration ventrale, qui me recentre, explique-t-il. (lire aussi : la relaxation minute).
Se recentrer. Eliane, elle, s’est mise au vélo d’appartement… et à la sophrologie. « Cette méthode repose sur l’utilisation d’images positives pour se recentrer dans des situations difficiles, décrit-elle. Cela n’a rien à voir avec la méthode Coué, ça n’a rien de magique non plus. C’est au contraire un apprentissage fastidieux, basé sur des exercices répétitifs, mais très aidant quand on joue vraiment le jeu », estime-t-elle. Eliane l’utilise fréquemment dans des réunions tendues. « En retournant à mes ‘ancrages positifs’ expérimentés en séance de sophrologie, je retrouve un bien-être mental qui me redonne de l’énergie, me rend plus créative et me permet d’imaginer des solutions inédites pour sortir du conflit. Je me sens dans une position d’ouverture, alors que le stress m’enfermait plutôt dans le problème à régler », analyse-t-elle. L’équilibre émotionnel est aussi indispensable que la bonne condition physique pour résister au stress. Marthe, 52 ans, cadre dans une grande banque, parvient à compenser son énorme charge de travail par une vie privée très riche. « En dehors de la banque, je me remplis de choses positives : j’ai une vie de couple harmonieuse, je vais au théâtre, à l’opéra, j’aime lire, surtout de la poésie. Plongée dans un poème, je me sens transportée dans un autre univers. Ce sont ces petits moments pour moi qui me permettent de tenir le coup », analyse-t-elle.
Sport, relaxation ou poésie : qu’importe l’activité, pourvu qu’elle apporte du plaisir ! Se faire du bien : voilà sans doute le meilleur antidote au stress. C’est aussi l’expérience d’Eliane. « Quand j’étais étudiante, j’écrivais des nouvelles, raconte-t-elle. Puis j’ai laissé tomber l’écriture quand j’ai commencé à travailler. J’ai décidé de m’y remettre, sans autre ambition que d’écrire quand j’en avais envie. Et cela me fait un bien fou, constate-t-elle. La satisfaction que j’en retire est l’un des éléments qui ont contribué à diminuer mon stress. »
Toutes ces propositions supposent évidemment que la personne ait, à un moment, le ressort pour se prendre en charge. « Je vois autour de moi tant de gens qui se sentent trop accablés pour s’imaginer qu’ils peuvent se reprendre en main, soupire Eliane. C’est vrai que la plus grande difficulté, c’est de reconnaître qu’on a un pouvoir sur sa vie.
Marie-Pierre Noguès-Ledru
Mars 2009