Anne, 28 ans, travaille depuis quatre ans comme ingénieur agronome dans une administration. Malgré ses capacités, elle a longtemps eu le sentiment de jouer les utilités. Une situation aussi délicate que fréquente en entreprise. Analyse et conseils de Raja Safouane, psychologue clinicienne, directrice de la plate-forme d’écoute de Psya.
La situation. « Durant mes trois premières années de poste, j’ai eu l’impression qu’on ne me prenait pas au sérieux. La parole surtout était verrouillée : même si j’avais travaillé le dossier, lors des nombreuses réunions, c’était toujours mon chef qui tenait le micro. À cause des enjeux politiques et financiers, sans doute aussi parce que j’étais une petite nénette fraîchement diplômée. Il faut préciser que je n’ai pas une assurance folle à l’oral et qu’hélas, dans notre milieu, les discussions sont improvisées. »
Un manque de reconnaissance évident. « Plus que des réunions, ce sont de véritables négociations. J’y étais admise uniquement pour rédiger les comptes rendus. On ignorait gentiment mes idées, je n’assistais pas aux signatures de documents, on ne m’envoyait pas sur le terrain. J’en avais ensuite pour des heures pour récupérer les informations. J’étais de mauvaise humeur, et je finissais par me conformer à l’image qu’on me renvoyait : je me faisais une montagne de choses simples. Surfer sur Internet, exprimer ma frustration sur mon blog devenaient parfois les seules activités de ma journée. À force de me sentir rabaissée, infantilisée, je n’avais plus envie de rien faire. Ma collègue de bureau s’était ankylosée dans cet état. Pour mon chef, nous n’étions plus qu’une seule entité ectoplasmique. Malgré tout, je me suis accrochée à ce boulot – parce que je n’avais pas envie d’être sans travail et que j’ai toujours eu l’espoir de faire mes preuves. »
Le déclic. « Deux événements ont tout changé : d’abord, ma directrice a annoncé un jour que j’allais présenter la réunion. Je l’ai fait et convenablement. Surtout, j’ai réussi à me faire entendre par mon chef : je lui ai expliqué que pour plus d’efficacité, il valait mieux que je travaille en binôme avec une collègue différente. Je me suis installée dans son bureau. Son ancienneté, sa maîtrise des dossiers, son crédit ont rejailli sur moi. Je travaille sur des sujets qui m’intéressent davantage, sur des projets de plus grande ampleur. Peu à peu, j’ai remonté la pente de l’estime de moi. Mes collègues me trouvent à nouveau amène, active. »
Son analyse. « Dans mon cas, une formation sur la prise de parole en public n’aurait, je pense, rien changé. En revanche, un stage sur la gestion de conflit m’aurait, moi qui suis très émotive, aidée à m’affirmer plus tôt face à mon chef, qui, en plus de représenter l’autorité, est un pro de la rhétorique.
Rétrospectivement, je me dis aussi que j’aurais pu exposer mon cas à l’échelon supérieur. Dans une telle situation, il faut se trouver un allié de poids (les confidences aux pairs font du bien, mais ne changent pas les choses), quelqu’un qui puisse dire à mon chef : “Tu la manages mal.” »
L’avis de Raja Safouane, psychologue clinicienne,
directrice de la plate-forme d’écoute de Psya (entreprise spécialisée dans la prévention et la gestion des risques psychosociaux).
« Le manque de reconnaissance est on ne peut plus fréquent en entreprise. Dans les audits que nous menons, il apparaît même comme la cause principale de stress ! Le problème touche absolument toutes les catégories de salariés, même si les cadres l’évoquent plus spontanément.
Son analyse.
« Ce qui se joue là, c’est l’atteinte narcissique. Tout individu a besoin d’être reconnu ; c’est crucial pour l’estime de soi. Or, Anne a le sentiment d’être transparente, comme annulée. Les conséquences dépassent largement le cadre professionnel : c’est une atteinte à la personne. Le narcissisme est en effet la colonne vertébrale d’une psyché saine. A contrario, l’absence de reconnaissance fait perdre le contrôle de soi ; la personne doute d’elle-même et peut finir, comme Anne, par s’identifier à l’image qu’on lui renvoie. De “je ne suis pas si bon que ça”, on glisse à “je suis beaucoup moins bon qu’on le pensait” et, finalement, à “je suis mauvais”. Ce passage de la colère à l’acceptation est très dangereux. »
Ses conseils.
• Susciter la reconnaissance. « La responsabilité d’une telle situation incombe à la hiérarchie, bien sûr, mais aussi, pour partie, au salarié. Il est nécessaire qu’il réagisse, le plus tôt possible. La reconnaissance du travail accompli est une notion récente dans les entreprises françaises, qui ont toujours tendance à pointer ce qui ne va pas. Il ne faut donc pas se priver de demander une approbation lorsqu’elle n’est pas spontanée. Le salarié peut, par exemple, dire “j’attends votre opinion” ou “Ça m’intéresse d’avoir votre avis”. Cela valorise le jugement du responsable hiérarchique et le pousse à s’exprimer. Je nuancerais l’avis d’Anne : je pense qu’un stage d’affirmation de soi peut apprendre au salarié à demander des signes de reconnaissance, sans heurter la personne en face. Il ne faut en tout cas pas s’enfermer dans le silence : si l’absence de reconnaissance devient une souffrance, suivre une thérapie brève (de 5 à 10 séances) peut aider. »
• Chercher des solutions à deux. « Ne nous leurrons pas, le salarié n’est pas souvent en position de force pour résister à l’image qu’on lui colle. Si la situation est hélas déjà installée, il est tout de même possible d’aller voir le responsable, sans agressivité ni colère (qui font perdre le contrôle de soi). Surtout, pas de discussion publique, qui revient à mettre l’autre en accusation. Le salarié peut dire en substance : “Voilà, il y a un souci. Je viens vers vous pour voir comment le résoudre : je fais la secrétaire, ce qui ne me plaît pas et ne correspond pas à mes fonctions. Est-ce temporaire ? Mes tâches vont-elles évoluer ?” Si ce dialogue échoue, le salarié peut alors informer son chef qu’il ira voir un tiers, n+2 ou DRH. Dans tous les cas, il ne faut pas invoquer l’atteinte narcissique, mais la productivité. Si le salarié met seulement son mal-être sur le tapis, il est certain qu’il ne sera pas écouté. En restant sur le terrain professionnel, Anne a réussi à objectiver sa plainte et l’a ainsi rendue recevable. »
Myriam Greuter
Février 2006