S’épargner les temps de transport, travailler efficacement, à son rythme, sans être dérangé… Un rêve ? Non : la réalité du télétravailleur… les bons jours.
Pour Pierre Couzy, finies les deux heures quarante de trajet : cet informaticien parisien met aujourd’hui… dix secondes pour se rendre à son bureau. Il commence donc sa journée en douceur, à 10 heures, et s’autorise parfois une balade ou la lecture d’un roman en plein après-midi. Cadre sup’ dans une entreprise internationale de services BtoB, Vincent Henderson, lui, dîne désormais avec ses enfants, au lieu de les retrouver endormis à son retour vers 21 heures. Vous enviez leur liberté horaire ? Attention ! Côté planning, tout n’est pas rose : hors du cadre de l’entreprise, il arrive que les journées s’allongent (parfois jusqu’après minuit), que les week-ends s’abolissent, que la frontière tombe entre temps professionnel et privé. « Si on se met moins vite au travail, si on accepte la mission de trop, le temps d’abord libéré s’évanouira », avertit André Soutrenon, formateur chez Chroniques sociales à Lyon. Matthieu Billette de Villemeur (1) le résume bien : « En télétravail, on s’organise comme on veut ; ça ne veut pas dire qu’on n’a pas d’organisation ! »
Bien s’installer
Frédéric Lambé a installé son bureau dans sa chambre : « PC, fax, téléphone, étagère pour les dossiers : j’ai tout ce qu’il me faut dans cinq mètres », raconte ce jeune chef d’entreprise cannois qui œuvre à la préservation du littoral. En attendant leur déménagement, sa compagne Clélia soupire au milieu des feuilles volantes étalées sur le canapé et la table basse du salon : « Je serai plus productive avec un espace à moi », reconnaît la consultante. « À défaut d’une pièce à part, misez au moins sur le matériel », conseille Vincent : « Je gagne du temps grâce au scanner (je maile les documents au lieu d’aller à la poste), à la station d’accueil pour mon PC portable (pas besoin de rebrancher à chaque fois tous les périphériques), et à mon cher casque téléphonique sans fil (il supprime le bruit ambiant et me permet de me déplacer). La discussion est plus efficace. »
Protéger son temps libre
« L’open space, pour moi, ce n’était pas facile, se souvient Pierre : j’ai besoin d’être plongé dans ma tâche impossible avec les collègues qui papotaient à côté. » Chez lui, il travaille par longues sessions de trois ou quatre heures, sans s’interrompre. Reste à préserver cette belle tranquillité : « J’ai essuyé les attaques frontales de collègues exaspérés, qui ne comprenaient pas ma voix ensommeillée quand ils m’appelaient à 9 heures. Mais en soirée je travaille quand eux ont depuis longtemps quitté le bureau. » Vincent, qui manage une équipe internationale, a mis le holà : pas de conférence call avant 9 heures ou après 19 heures.
Briefer ses proches
À votre entourage aussi, « expliquez la valeur de certains codes », conseille le formateur André Soutrenon. « Quand je suis dans mon bureau, témoigne Vincent, ma famille doit faire comme si je n’étais pas là et, en cas d’urgence, frapper avant d’entrer. La frontière est absolue, claire pour tout le monde. » Gare aux enfants en bas âge : « Il faut les faire garder, dit Matthieu Billette de Villemeur, car on ne raisonne pas un petit de deux ans. » Quant aux amis, glisse le spécialiste, mettez les points sur les i, comme Frédéric et Clélia : « On a signalé à un copain envahissant que la maison était devenue un lieu de travail : nous, on ne débarque pas à l’improviste à son bureau pour l’emmener boire un café ! »
Pour un télétravailleur, l’élément chronophage numéro un reste… soi. Une brassée de distractions toutes proches, pas de surveillancedu chef : l’autodiscipline, dans ces conditions, ne suffit pas toujours à se mettre à l’ouvrage.
Se mettre au travail
La solution, selon Matthieu Billette de Villemeur ? « Se créer des rites de passage : sortir ses dossiers, basculer sa ligne de portable, garder au besoin ses anciens horaires de bureau. Donnez-vous des postures professionnelles, bannissez le pyjama : quand j’ai commencé à travailler chez moi, je passais même mon costume et mon nœud papillon ! » Commencez en douceur avec des tâches basiques : mails, tournée des revues, courrier à la banque… Ensuite, conseille André Soutrenon, « décomposez chaque tâche, et progressez étape après étape ». Selon Pierre, « c’est la première journée sans rien faire qui est dangereuse : on glisse vite dans un cycle d’inactivité et de déprime. » Si, le soir venant, vous n’avez rien produit, « travaillez ne serait-ce qu’une demi-heure : ça change tout ! », assure l’informaticien. Et ne faites pas l’autruche : « Décrochez votre téléphone et informez vos chefs, quitte à négocier un délai. »
Garder la cadence
« Au début et à la fin d’une mission, je vais vite ; mon problème, c’est que je ralentis au milieu », regrette Clélia. « Nous ne sommes pas des machines ! assure Matthieu Billette de Villemeur. Cette dame travaille vite et respecte la deadline : qu’elle s’autorise donc à flemmarder avec bonheur ! Elle pourrait aussi se mettre au travail une semaine plus tard, décrocher d’autres contrats, ou bien faire de la veille dans son secteur. »
Les échéances imposées par l’entreprise vous aideront à garder la cadence ; au besoin, demandez plus de comptes rendus intermédiaires. Mais les indépendants aussi peuvent bien s’organiser : Frédéric l’entrepreneur fixe tous les lundis matin son planning pour la semaine. Il ne se contente pas de lister ses obligations : « Je me donne une heure de début et de fin pour chaque tâche. C’est le meilleur moyen de ne pas y passer la journée ! » Pour rester efficace, accordez-vous également des pauses : « Un jour où j’étais dans l’impasse, je suis sortie me promener. Au retour, tout était limpide ! », se souvient Clélia. « Changez d’activité au moins toutes les deux heures », ajoute André Soutrenon. Recherche sur Internet, rédaction, coups de fil, visite au client : en variant les plaisirs, vous mesurerez le travail accompli et vous vous reconcentrerez. Être maître de son temps n’est pas tous les jours facile, mais Périclès le disait : « Il n’est point de bonheur sans liberté, ni de liberté sans courage. »
(1)« Le Télétravail salarié ou indépendant » et « le Télétravail, ou gagner sa vie en restant chez soi », éditions Vuibert.
Myriam Greuter
Juin 2007
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