Les nouveaux penseurs du management

Norbert Alter, sociologue

Les grandes théories du management ont vécu. Désormais, une multitude de nouveaux concepts revisitent l’organisation et la stratégie de l’entreprise : les négociations à hauts risques, décryptées par George Kohlrieser, les ressources humaines et la motivation revisitées par Norbert Alter (en photo), l’« entreprise névrosée » de Manfred Kets de Vries… Enquête sur les chefs de file influents du moment.

 

Trente ans après leur heure de gloire, les “papes” de la pensée managériale peinent à trouver des successeurs. Qui pour assurer la relève de ­Peter Drucker, l’un des précurseurs de la planification stratégique et du management par objectif ? Quel théoricien pour succéder à Henry Mintzberg, fondateur de “l’école de la contingence” qui a montré comment les modes d’organisation, en évolution permanente, sont déterminées par l’environnement économique ? Les experts mondialement reconnus pour penser l’entreprise dans sa globalité semblent aujourd’hui manquer à l’appel. Le temps des gourous serait-il révolu ?

“Les entreprises se méfient des modèles et des solutions clés en main, souligne Jean-Louis Muller, directeur de l’unité RH et management à la Cegos. Elles s’aperçoivent qu’être manager est plus complexe que ce que l’on apprend dans les livres ou dans les écoles.” En outre, la crise est passée par là. “Personne n’a rien vu venir et les grandes théories ne leur ont été que d’un faible secours”, rappelle Freek Vermeulen, professeur de stratégie à la London Business School. Un paradoxe, à l’heure où dirigeants et cadres recherchent des clés pour repenser les modèles organisationnels et stratégiques. De leur côté, les chercheurs avancent par tâtonnement. Si dans ses cours, Freek Vermeulen continue malgré tout, comme ses collègues, à enseigner les préceptes de ses glorieux prédécesseurs, il n’hésite pas à démontrer, études de cas à l’appui, les limites de leurs théories. “Je suis comme un zoologiste qui étudie le comportement des animaux avec un regard extérieur.” Il met ainsi en évidence la faillite des stratégies fondées sur la seule l’observation de la concurrence pour définir un modèle de développement de l’entreprise.

 

Priorité au pragmatisme

 

De là, à ériger en nouveau paradigme “l’océan bleu”, il y a un pas. Cet enseignement théorisé par Chan Kim et Renee Mauborgne, deux chercheurs de l’Insead, s’appuie sur l’étude de 150 cas. Les professeurs y invitent les acteurs économiques à quitter les rives de “l’océan rouge” fait de concurrence acharnée pour plonger dans “l’océan bleu” réservé aux pionniers qui, en se positionnant sur des marchés encore inexplorés, ont réussi à s’affranchir de leurs compétiteurs.

“Aujourd’hui, il est quasiment impossible de tirer des enseignements globaux de nos observations ou de nos recherches, qui pourraient s’appliquer à tous les secteurs et tous les types d’entreprises”, remarque David Courpasson, professeur de sociologie des organisations à l’EM Lyon et éditeur en chef de la revue “Organization Studies”.
Les consultants spécialisés font le même constat : “Dans les années 1980, on allait à Chicago rencontrer des universitaires pour comprendre les évolutions, trouver de nouveaux concepts, pointe Jean-Luc Placet, président du GSSEC (Groupement des syndicats Syntec des études et du conseil). Ces temps-là sont révolus. Désormais, nous sommes devenus pragmatiques. Les dirigeants sont en quête de réponses à leurs besoins spécifiques.”

Comment en est-on arrivé à cette situation ? “Dans un monde de plus en plus complexe, la recherche tend vers une spécialisation toujours plus poussée. Ce mouvement rend difficile l’identification de chefs de file pour les managers comme pour les chercheurs eux-mêmes”, se défend Nicolas Mottis, enseignant et chercheur à l’Essec, qui essaie, dans le programme de management général de l’école réservé aux cadres seniors, de guider les entreprises dans les arcanes d’un savoir en construction.

“Les recherches ne s’organisent plus autour de maîtres à penser, poursuit Nicolas Mottis, mais autour de réseaux thématiques regroupant plusieurs chercheurs travaillant sur les mêmes problématiques.” Parmi eux, ceux abordant les questions de gouvernance, la transformation des organisations ou l’entrepreneurship ont particulièrement le vent en poupe. “Sans oublier la responsabilité sociale, l’innovation, les risques psychosociaux, ou encore la gestion de la diversité”, note Jean-François Chanlat, directeur de l’Executive MBA de Paris-Dauphine qui a décidé, cette année, de réaménager son cursus sous l’angle de ces nouveaux questionnements. Les premiers cours seront confiés à Jean Pasquero, titulaire de la chaire de responsabilité sociale et de développement durable de l’UQAM (Université du Québec à Montréal) et vice-président du RIODD (Réseau international de recherche sur les organisations et le développement durable) qui a fait de l’éthique en entreprise un de ses principaux champs d’exploration.

La responsabilité sociale, une préoccupation également à Bocconi, la “business school” milanaise où Maurizio Zollo, transfuge de l’Insead et directeur du projet académique “Response”, la plus grande étude sur la RSE (responsabilité sociale de l’entreprise) à ce jour, financée par l’Union européenne, est mis sur le devant de la scène. Selon cette enquête, la performance d’une entreprise dépend de sa capacité à adopter une démarche offensive prenant en compte les attentes de la société dans sa stratégie de développement, au lieu de se borner à étudier les conséquences de leurs activités sur leur environnement.

 

Travail collaboratif et créativité

 

“Ces recherches nous aident à nous poser de bonnes questions”, insiste André-Benoît de Jaegere, directeur de l’innovation chez CapGemini Consulting. De cette exploration est née un séminaire sur les grands courants de la pensée managériale inscrit au catalogue de Sciences po Paris. Il est alimenté par les pépites dénichées par le consultant. À l’image de Morten Hansen, enseignant à l’Insead dont le récent ouvrage “Collaboration” met l’accent sur l’intérêt du travail collaboratif en s’appuyant sur son concept de “T-shaped management” : les managers doivent encourager leurs collaborateurs à donner le meilleur d’eux-mêmes dans leur domaine d’expertise (barre verticale du T) tout en veillant à prendre des éléments leur permettant de progresser dans les activités développées par d’autres (barre horizontale du T).

C'est grâce à ses conférences sur le “management 2.0” et “la créativité collective” née de l’utilisation des réseaux sociaux que Gary Hamel, professeur à la London Business School fait un tabac dans les amphis et dans les cercles où se retrouve la crème des dirigeants. Elles ont inspiré Frédéric Fréry, directeur académique du MBA de l’ESCP Europe qui a par ailleurs écrit la préface de son ouvrage “La ·Fin du management, inventer les règles de demain”. Professeur à Judge, la business school de l’université de Cambridge, Jochen Menges surfe sur le concept de “slow management”. Les dirigeants doivent, selon lui, revoir leurs méthodes de management et prendre le temps nécessaire pour construire le futur de l’entreprise avec leurs salariés.

Le credo de Don Sull qui s’efforce d'apprendre à manager dans l’incertitude ? Pour ce professeur de la London Business School, repéré par le magazine “Fortune” comme l’un des dix penseurs en management les plus influents du moment, surfer sur la nouveauté du moment, en combinant de différentes manières des éléments déjà existants, permet de développer de nouveaux produits qui ne nécessitent pas de longs développements technologiques (parfois d’ailleurs sans utilité réelle une fois sortis des labos). Exemple : en pleine crise économique, le constructeur automobile Hyundai est le seul à avoir tiré son épingle du jeu outre-Atlantique en proposant aux consommateurs une “assurance” les autorisant à mettre fin au remboursement ou à rééchelonner les crédits consentis pour l’achat d’une voiture en cas de licenciement. Au moment où ses concurrents misaient sur les technologies propres… Côté français, les travaux sur la gouvernance de Pierre-Yves Gomez, enseignant à l’EM Lyon suscitent un véritable engouement. Il met en garde les décideurs contre les excès des modes managériaux bureaucratiques ne laissant pas de place à la créativité des salariés.

 

S’ouvrir à d’autres disciplines

 

Les managers se tournent également vers des recherches conduites dans d’autres disciplines dont les enseignements sont transposés dans le monde de l’entreprise. “Boris Cyrulnik et son concept de ‘résilience’ trouve de plus en plus d’écho”, met en avant Jean-Louis Muller sur son blog “Le management dans tous ses états”. Cette notion “issue de la métallurgie – la disposition des métaux à reprendre leur forme après une forte déformation –, devient dans le domaine des sciences humaines, la capacité à rebondir et continuer à vivre pendant et après des événements imprévus ou douloureux”. Les économistes sont aussi très écoutés, à l’instar de Daniel Cohen et de ses leçons sur la société postindustrielle dont les entreprises peuvent se saisir pour redéfinir leurs “business models” dans un monde ouvert et global.

Les décideurs sont également intéressés par les sociologues, comme Éric Maurin, directeur de recherche à l’École des hautes études en sciences sociales, et ses recherches sur le déclassement, à l’heure où la contestation des élites risque de créer de nouveaux fossés entre dirigeants et dirigés. “Tout comme Anthony Giddens, professeur émérite à la London School of Economics, auteur de nombreux ouvrages sur l’évolution des sociétés et la modernité”, mentionne David Autissier, maître de conférence à l’IAE (institut d’administration des entreprises) Gustave-Eiffel de l’université Paris 12. Les philosophes reviennent eux aussi en force. “D’Aristote à Michel Foucault, ils sont plébiscités pour leur capacité à faire prendre de la hauteur”, lance Loïk Roche, directeur de la pédagogie et de la recherche à Grenoble École de management qui s’applique à convaincre ses collègues de faire une place à ces enseignements dans leurs cours.

Tous les universitaires reconnaissent que le croisement entre les disciplines est de plus en plus prégnant dans leurs travaux. “Comment aborder les formations en finance sans prendre en compte les analyses de la psychologie sur le comportement ou aider une entreprise à réfléchir au lancement de nouveaux produits sans disséquer les ressorts de la créativité dans le domaine artistique ?”, s’interroge Valérie Gauthier, professeur à HEC. Son concept de “savoir relier” est devenu la pierre angulaire du programme MBA qu’elle dirige. C’est aussi la marque de fabrique de l’École de Paris du management. Ses conférences permettant à des universitaires, chefs d’entreprise ou décideurs de confronter leurs points de vue et de s’enrichir mutuellement sont devenues l’un des lieux phares où les managers peuvent découvrir où et comment s’invente le futur…

Laurence Estival

 

Norbert Alter
L’homme clé des ressources humaines

Dans “Donner et prendre, la coopération en entreprise”, qui vient de recevoir le prix du livre Ressources humaines décerné par “Le Monde”, Sciences po et Syntec, le sociologue revisite la question centrale de la motivation qui se pose aux managers : il ne s’agit pas de mobiliser les salariés, mais de tirer parti de leur envie de donner, explique le responsable du master management, travail et développement social de Paris-Dauphine, et intervenant de son Executive MBA.

 

Pankaj Ghemawat
Le stratège de l’entreprise

Il devient, en 1991, le plus jeune professeur recruté à Harvard, avant de mettre le cap sur l’IESE de Barcelone où il enseigne aujourd’hui la stratégie. Ses recherches de “semi-globalisation” met en garde les entreprises contre une vision simpliste de la mondialisation rappelant que celle-ci est en réalité partielle, les cultures nationales jouant encore un rôle central.

 

Manfred Kets de Vries
Le psy au chevet de l’organisation

Son concept d’“entreprise névrosée” permet de repenser le rôle des managers à l’aide des outils empruntés à la psychanalyse. Auteur de plus de 300 articles scientifiques, traduits dans une vingtaine de langues, ce titulaire de la chaire de développement du leadership de l’Insead est considéré, par le “Financial Times” ou “The Economist”, comme un des chercheurs les plus influents.

 

George Kohlrieser
Le spécialiste des négociations sensibles

Son livre “Négociations sensibles”, traduit en français en 2007, a reçu le prix du meilleur ouvrage économique commercial. Ce succès fait de cet universitaire pragmatique l’une tête d’affiche du programme OWP  (Orchestrating Winning Performance), proposé chaque année par l’IMD Business School de Lausanne, où se pressent quelque 800 dirigeants du monde entier. Cet extraordinaire psychologue captive son auditoire en s’inspirant des pourparlers qu’il a conduits lors de prises d’otages.

 

Henry Chesbrough
Le théoricien de l’innovation

En 2003, avec son livre “Open innovation : à la recherche d’un nouveau paradigme”, le directeur du Center for Open Innovation de Haas, la “business school” de Berkeley, est l’un des premiers à réfléchir à l’usage des réseaux comme accélérateur de l’innovation dans les entreprises, et à étudier les conséquences de ces flux d’informations sur le management ou sur les organisations, en matière notamment de droits de propriétés intellectuelles.

 

Comment séduire les meilleurs profs ?
Beaucoup d’universités mènent aujourd’hui une politique plus offensive pour recruter leurs enseignants, avec l’idée de retenir des pointures sur un marché international assez concurrentiel. Leur atout numéro un pour les séduire reste leur capacité à proposer un environnement de travail sur mesure, à savoir un laboratoire de pointe, avec des moyens techniques et humains. Des arguments qui font mouche dans la communauté scientifique, mais résonnent parfois moins aux oreilles des économistes, courtisés également par les écoles de commerce avec, en sus, d’autres arguments… financiers.
Pour séduire les professeurs en sciences de gestion, le président d’Assas a eu une idée : se démarquer, sur le plan de la recherche, dans un domaine encore en friche en France : l’économie du droit. Un nouveau labo vient de voir le jour, un premier colloque d’être organisé et le recrutement des quelques rares spécialistes du domaine se poursuit, pour le moment à l’étranger. Pour les universités, c’est clair, la guerre des talents doit se jouer sur le terrain de l’innovation et de l’excellence.

Céline Manceau

Décembre 2010

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