“ Il faut apprendre à se connaître, accepter de passer du temps avec les membres d’une équipe.” (Norbert Alter, sociologue, professeur à Paris-Dauphine)

Démotivés, les salariés ? Dans son dernier ouvrage, “Donner et prendre. La coopération en entreprise” aux Éditions La Découverte, Norbert Alter, sociologue et professeur à l’université Paris-Dauphine, met en exergue la persistance de leur envie de contribuer et leur goût du travail bien fait. Mais il insiste sur l’intérêt qu’auraient les entreprises à renouer des liens sociaux, et à favoriser la solidarité et le travail en réseau.

 

Dans votre livre vous expliquez qu’il n’existe pas de problème de motivation des salariés. Ne seriez-vous pas un peu trop optimiste ?

 

Je constate simplement que le discours sur la démotivation des salariés ne résiste pas à l’analyse. Depuis plus de vingt ans, les changements se sont accélérés dans les entreprises. Or il n’y a pas vraiment de révolte. Les salariés s’adaptent et mieux encore, ils introduisent, même si les conditions de travail se dégradent, de l’ingéniosité pour effectuer les missions qui leur sont confiées. La volonté de “bien faire” est toujours présente. Bâcler son travail est absurde, cela n’a pas de sens. De plus, tous tiennent à leur réputation. Les salariés ont envie de contribuer à la réussite de l’entreprise. Globalement, ils sont motivés. Pour preuve : nombre d’entre eux restent dans leur bureau après les heures de travail prévues et d’autres n’hésitent pas à engager de nouveaux projets. Les entreprises doivent tirer parti de cette envie de coopérer.

 

Alors d’où vient le problème ?

 

Les employeurs doivent modifier le regard qu’ils portent sur leurs salariés : la question n’est pas un manque de motivation, mais un manque de reconnaissance de l’apport des collaborateurs. Ils sont évalués sur la seule atteinte des objectifs sans que ne soient réellement pris en compte les efforts et les sacrifices mis en œuvre pour les atteindre. La reconnaissance peut être financière, mais pas uniquement. Les organisations efficaces sont celles qui sont capables de mobiliser le “don” que les salariés apportent au bon fonctionnement de l’organisation. Ces mêmes entreprises savent également apporter des “contre-dons” [notion, notamment utilisée en ethnologie, de “retour” par rapport à quelque chose qui est donné, sans que ce retour n’ait forcément la même “valeur” monétaire ou la même nature, NDLR] se manifestant par de multiples attentions : la mise en avant de ce qu’a réalisé l’équipe, la prise en compte des envies, des initiatives… Ce qui suppose de consacrer davantage de temps qu’aujourd’hui au lien social et au travail en réseau, et d’arrêter de considérer que prendre en compte ces problématiques est une perte de temps. Il faut apprendre à se connaître, accepter de passer du temps avec les membres d’une équipe. Sans quoi les salariés risquent de s’adapter à ces relations réduites à leur plus simple expression, en devenant à la fois moins fidèles et moins loyaux. C’est d’ailleurs le comportement qu’adoptent parfois les jeunes diplômés de plus en plus individualistes : ils ont appris, avec l’exemple de leurs parents, à s’en tenir à un engagement contractuel.

“Les initiatives qui n’ont rien de spontané ne permettent pas de recréer un lien social”

 

Les entreprises sont-elles prêtes à entendre ce message ?

 

Elles commencent à bouger même si c’est parfois maladroitement. Par exemple, certaines organisent des “pots”. Mais ces initiatives n’ont rien de spontané et elles ne permettent pas de recréer un lien social de plus en plus distendu. Les salariés s’en méfient et préfèrent une attention dans la durée. Si les employeurs souhaitent changer le regard des salariés sur l’entreprise et plus encore celui des jeunes diplômés, ils doivent le traduire dès l’accueil des stagiaires : il faut leur prouver que le stage est un moyen de mettre en œuvre des connaissances, mais aussi des relations, de la capacité critique et de la solidarité. À l’heure où les logiques individuelles prennent de plus en plus d’importance, il est urgent de réintroduire le sentiment d’existence collective.

 

Cela n’est pas toujours facile, notamment dans des entreprises où les salariés ont été particulièrement mal traités…

 

Il est évident que pour instaurer de nouvelles formes de collaboration, il faut d’abord regagner la confiance des salariés en acceptant l’existence d’espaces et de moments consacrés au lien social et à la coopération, pour montrer que les choses sont réellement en train de changer. Cela passe par de multiples petites attentions : prendre du temps pour échanger, pour écouter ce qu’ont à dire les membres de son équipe… Recréer du lien social et tirer parti de l’envie des salariés de collaborer est la seule façon pour les organisations d’améliorer leur efficacité.

Propos recueillis par Laurence Estival

Février 2011

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