Travail et valeurs personnelles : le mariage impossible ?

Sentiment de devoir bâcler les dossiers pour respecter les urgences ou des ordres contradictoires, obsession des chiffres... Nombre de salariés ont l’impression de ne plus être en phase avec leur éthique au travail. Récits et conseils pour sortir d’un dilemme qui vire parfois à la souffrance.

Claudine* a 50 ans. Responsable d’un département de production d’une grande agence de publicité, elle se définit comme « un bon second » : experte dans la gestion de projets de communication. Compétente et bon manager, mais guère attirée par le pouvoir, elle est soucieuse de préserver une bonne ambiance de travail au sein de son équipe de créatifs. Soucieuse, tout court. « J’ai l’impression de régresser. La qualité de nos créations baisse, on ne raisonne plus qu’en marge brute. Le souci n’est plus de bien conseiller nos clients mais de leur vendre les prestations les plus chères. Avant, les créatifs étaient associés en amont aux rendez-vous clients, aujourd’hui, on considère que leur présence n’est plus indispensable. Il n’y aucune anticipation et je gère une perpétuelle course à l’urgence » regrette-t-elle, amère. Après neuf ans dans cette agence, Claudine est à bout. Son plaisir de travailler s’est tari : «C’est contraire à ma conception du travail. Pour moi, le plus important, c’est que mes collaborateurs se sentent bien et puissent produire de la qualité. Mais où est le respect quand on maltraite et essore ainsi les équipes ? ».

Respect, reconnaissance. Des mots qui reviennent comme des leitmotivs chez ces managers investis mais découragés par des décisions arbitraires contraires à leur vision du travail. « Ils ont l’impression que leur travail n’est jamais valorisé alors qu’ils subissent une pression des résultats intense et ne sont plus associés aux décisions. » observe Claire Noyer, consultante en bilan et en outplacement chez BPI. La couleuvre est parfois difficile à avaler, surtout pour les managers opérationnels, courroies de transmission de la stratégie d’entreprise. « Ils ont une valeur métier très forte, et vivent mal de voir s’effriter les décisions métiers au profit des décisions financières. Qui plus est, le management est devenu plus autoritaire : on discute peu des objectifs, et encore moins des moyens pour y parvenir » analyse Patrice Chassagne, directeur associé du cabinet de conseil en formation CAA.

 

La résistance, à tout prix ?

Anne-marie peut en témoigner. À 41 ans, cette commerciale qui a réalisé toute sa carrière dans une  banque de détail a vu les objectifs de vente croître d’année en année depuis cinq ans. Alors directrice d’une agence en province, la pression des résultats est devenue insupportable : « En plus de reporter les chiffres des ventes deux fois par jour, le directeur régional m’appelait trois fois par jour pour faire le point et savoir pourquoi on n’avait pas atteint nos résultats sur telle ligne de produit. Un vrai cauchemar ». D’autant plus qu’Anne-Marie refuse d’obéir à certaines consignes, fidèle à sa philosophie de la relation client. « Si j’avais écouté les offres promotionnelles qu’on nous demandait de vendre dans des délais records, j’aurai dû demander à mes conseillers de proposer des assurances-vie à n’importe qui et n’importe comment. On ne peut pas trahir ainsi la confiance des clients, et taire les risques que comportent certains produits côtés en bourse. » Fidèle à son éthique, cette forte tête a continué d’ignorer certaines directives, quitte à ne pas remplir ses objectifs, tout en jonglant entre les produits pour maintenir la rentabilité de son agence. Pourtant, son acte de rébellion lui coûtera cher : à la première réorganisation du réseau, Anne-Marie est rétrogradée au grade de conseiller privée en patrimoine. Une expérience douloureuse (15 jours d’arrêt maladie de la médecine du travail pour dépression nerveuse), avant de reprendre pied : « Je privilégie maintenant ma vie familiale. Je préfère gagner moins et avoir moins de responsabilités, et ne pas subir autant de pression ».

Ce retrait des cadres gagne du terrain, selon de récentes études**. « Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir des cadres préférer s’orienter vers une fonction moins exposée, davantage conforme à leurs valeurs » observe Brigitte Carnelle, directrice du centre de bilans de compétences Ressources plurielles (lire aussi son interview). Ou bien contourner certaines règles par souci de préserver leurs équipes : attribution de formation en remplacement de primes, échanges informels pour maintenir la convivialité… De petites alternatives pour continuer d’agir selon sa conscience professionnelle.

 

Se démettre ou se soumettre ?

Mais que faire quand sa marge de manœuvre est faible ? Jusqu’où accepter des décisions qui heurtent ses convictions personnelles ? Pour Patrice Chassagne, le choix est restreint. Et lourd de conséquences. « Dans une entreprise, il y a ceux qui décident et ceux qui exécutent, avec plus ou moins de latitude. Mais au final, si un cadre dirigeant ou un manager est en désaccord profond avec la stratégie de son entreprise, il n’a que deux solutions : se démettre ou se soumettre », affirme-t-il abruptement. Surtout dans des fonctions très exposées, celles de DRH notamment. Florence, jeune DRH de 34 ans refuse de sacrifier certains principes dans son métier. Sa philosophie du travail ? Transparence et honnêteté. Elle garde ainsi un mauvais souvenir du rachat de son ancienne entreprise – une PME industrielle familiale – par un groupe anglo-saxon il y a trois ans. « Au moment du rachat, on avait eu l’assurance que le nouvel acquéreur conserverait les emplois sur les sites français. Pourtant, six mois après, il m’a convoqué pour me demander de réfléchir à la fermeture d’une usine de 200 personnes. Qui plus est, il s’est agacé des mesures inhérentes à un plan social en France, et du temps que ça allait prendre ». C’en est de trop pour la jeune femme, qui prend la décision de partir… la première. «  Je peux comprendre qu’une entreprise soit contrainte de licencier pour des raisons de survie économique. Mais pas qu’elle mente et refuse d’amortir les dommages collatéraux », assène Florence, qui envisage de s’orienter vers le conseil en recrutement pour ne plus avoir à gérer de licenciements.

 

Gare à la perte d’estime de soi

Bien sûr, affirmer ses choix est plus simple en début de carrière, où les contraintes matérielles et familiales pèsent moins lourds. À 34 ans, l’âge de Florence la préserve aussi de la crainte de ne pas retrouver d’emploi, une peur très prégnante dès la quarantaine. Pourtant, la dure réalité de l’âge sur le marché du travail ne fait pas tout. L’image de soi compte aussi beaucoup. De ce point de vue, gare aux risques de baisser les bras, surtout sans compensation extérieure : « Etre rebelle, c’est moins dangereux que d’opter pour la soumission. Le risque de s’installer dans une situation contraire à ses convictions profondes, c’est de perdre la réactivité et la prise d’initiative essentielles pour rebondir dans sa carrière. Mais aussi l’estime de soi », insiste Jean-Yves Arrivé, coach et dirigeant du cabinet Co’acting.

Claudine a sans doute préservé son intégrité en continuant à batailler pour imposer la présence de ses équipes aux briefs clients, en montant au créneau pour défendre ses collaborateurs. Pourtant, sans soutien de son n+1, elle a fini par perdre son énergie : « j’étais épuisée moralement. J’en suis venue à douter de moi, à me demander s’il n’était pas utopique de travailler avec des gens qui respectent mon métier et mes valeurs humaines. »

 

Se remettre en projet

Pour ne pas souffrir de la situation, mieux vaut anticiper. Et trouver des solutions à l’extérieur. « Quand on est dans ce genre de positions intenables, il faut sortir de l’entreprise pour élargir son champs de vision. Et mobiliser tous les moyens pour redéfinir un nouveau projet plus en phase avec ses valeurs » conseille Jean-Yves Arrivé. Claudine a fini par prendre les choses en main, en demandant à sa DRH de réaliser un bilan de compétences. L’opération a levé ses doutes : « J’ai repris confiance en mes capacités. Ca m’a permis de réaffirmer que j’avais besoin d’un bon management et d’implication dans le travail. À la fin du bilan, il était clair que si je ne pouvais pas appliquer ses valeurs, je devais quitter mon entreprise ». Son nouveau projet ? Créer sa propre entreprise dans un tout autre secteur : celui de la commercialisation de maisons écologiques. « Ainsi, je quitterai l’univers de la publicité qui ne m’apporte plus satisfaction, et je gèrerai moi-même mon organisation, sans avoir à la subir. En attendant, je n’ai plus peur de ne plus retrouver un emploi à 50 ans ». Les changements de caps ne sont pas toujours aussi radicaux. Mais l’intérêt du bilan, ou d’un travail avec un coach pour remettre en perspective projet et convictions personnelles, c’est justement de retrouver une dynamique au travail. Sans faire le deuil de sa motivation…

 

* Les prénoms des personnes ont été modifiés pour préserver leur anonymat.

** Des études comme « Cadres : la tentation du retrait », du Lab’ho (Observatoire des hommes et des organisations du groupe Adecco), parue cet été, ou encore la dernière note de conjoncture sociale d’Entreprise et Personnel d’octobre dernier pointent du doigt cette tendance au désengagement des cadres.

Lydie Colders

Juin 2008

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