Quand le cheval nous parle de notre leadership

Mercredi 18 h 30. Nous sommes dix personnes à faire connaissance dans le salon du château de Sancy, en Seine-et-Marne. Une première pour un stage de management (1) : il y a autant d’animateurs (cinq) que de participants. Ici, personne ne pourra s’endormir derrière son classeur !

Une première séance de travail en salle permet à chacun de se présenter. Marie-Claudine, Dominique et Philippe font partie de l’équipe de direction d’un établissement de crédit dans l’est de la France. Serge est directeur marketing opérationnel chez un grand parfumeur. Ils ont choisi cette formation pour mieux connaître leur mode de management et l’améliorer. Tous sont curieux de travailler avec les chevaux. Patrick Chanceaulme et Marie Duquéroix, les créateurs de ce stage, nous présentent le Horse-Concept : « Il s’agit de transposer la relation humain-cheval à l’entreprise. L’objectif est de travailler non pas sur des techniques de management, mais sur le leadership », explique Patrick Chanceaulme. Et pourquoi avec le cheval ? « Parce que c’est un animal sociable, avide de contact, indique Marie Duquéroix. Doté d’une psychologie de proie, il est par nature en quête d’un leader, qui le rassure et le guide. Capable d’une perception très fine des intentions de l’homme (au-delà de ses gestes), il est donc un miroir fidèle et non déformant de nos comportements. Vivant dans le présent permanent, il réagit dans l’instant à nos changements d’attitude. » Valérie et Dorothée, spécialisées en éthologie équestre, nous encadreront dans notre travail avec l’animal, qui sera ensuite décrypté en entretien individuel par les trois consultants Patrick, Marie et Jérémie.

 

Un recadrage équin.
Jeudi matin. Chaudement vêtus pour les séquences en extérieur, nous écoutons l’exposé de Dorothée sur le cheval. L’instructrice nous apprend à décrypter ses attitudes (encolure dressée = signe de stress, encolure basse = signe d’acceptation…) et à agir sur lui à ­distance et de manière non verbale, en prévision des exercices. Philippe est le ­premier à entrer dans le manège où l’attend une belle jument alezane. « Vous devez vous imposer comme leader auprès de Bouchka pour la mettre en mouvement, lui faire respecter votre espace, la faire changer d’allure et de direction », énumère Dorothée. Marie, la consultante, observe la scène et la filme. Philippe s’avance, il essaie de faire bouger la jument qui lui tourne ostensiblement le dos. Avec les conseils de Dorothée, Philippe parvient à faire avancer Bouchka qui s’arrête très vite. Elle fait ce qu’elle veut, marche vers Philippe qui laisse faire. « Elle a les pieds sur votre bureau, transpose Marie. Philippe, vous devez la recadrer ! » Philippe ne bouge pas, Dorothée renchérit : « La jument vous teste, vous devez réagir. Cela la rassurera que vous la recadriez. » Dorothée entre alors en scène pour lui montrer comment faire : Bouchka lui obéit facilement. Par la suite, il parviendra à mieux affirmer son autorité. La séance aura duré quarante minutes. Philippe part débriefer avec Marie. Il a vécu l’exercice de son autorité comme une violence contre le cheval. Au fil de la discussion, il comprend qu’il ne faisait que projeter ses propres craintes, sans être vraiment à l’écoute des besoins réels de l’animal. Au bureau, il a également du mal à faire respecter son territoire, se taisant jusqu’au moment où il sort de ses gonds. À la fin des quatre-vingt-dix minutes de l’échange, Philippe est convaincu : « Je dois travailler la clarté de mes intentions et la progressivité de mes instructions. » 


Parole de cheval.
C’est mon tour… Je m’aperçois que le cheval répond non pas à mes demandes, mais à mes intentions : tant que je ne suis pas convaincue, il ne bouge pas, mais s’exécute une fois que je me sens en confiance. Et chaque geste compte : un mouvement de trop, et le cheval réagit à nouveau. Valérie fait une démonstration : se faire comprendre puis laisser faire, négocier sans rien imposer, doser l’intensité des instructions, sans temps mort, faire preuve de fermeté si nécessaire, sans dureté ni agressivité… Mais les règles qui s’appliquent avec le cheval sont-elles transposables en entreprise ? C’est l’objet du travail suivant, en sous-groupes. Une réflexion qui nous fait toucher du doigt les caractéristiques du manager idéal : il exprime ses demandes clairement et progressivement, ne prête pas d’intention, fait confiance a priori, observe avant d’agir… « Le problème, remarque l’un d’entre nous, c’est que les collaborateurs, à la différence des chevaux, anticipent, projettent et interprètent. » 

Faire tomber les résistances.
Le dernier jour commence par un petit test sur notre esprit d’équipe. Il s’agit de reprendre le travail d’hier, mais à deux, chacun dirigeant le cheval dans sa moitié du manège. Certaines paires sont en phase, se respectant et se consultant avant d’agir. Chez cet autre tandem, l’un a pris la main, continuant à diriger l’animal hors de son territoire, sans résistance de la part de son coéquipier. Très révélateur, encore ! Après cette mise en jambe, les animateurs ont concocté des exercices sur mesure pour que chacun travaille sur ses axes de progrès. Marie-Claudine, comme Philippe, est invitée à monter en intensité dans ses demandes. Elle doit convaincre son cheval de la suivre dans des actions qui représentent un danger pour lui (traverser une bâche, par exemple). Elle doit se faire violence pour agir plus fermement qu’à son habitude. « Bravo, la félicite Valérie. Regardez, le cheval est tranquille. Cela lui a fait du bien que vous vous affirmiez. » Philippe, aujourd’hui, est plus à l’aise avec le cheval, mais il a encore des difficultés à monter en intensité dans ses demandes. Dans l’entretien de débriefing avec Marie, il réalise qu’il a tendance à juger la personne et non le travail effectué. Cette prise de conscience agit comme un déclic chez lui.
Dans la carrière, Dominique travaille sur le lâcher prise. La veille, l’entraînement dans le manège puis l’entretien lui ont montré qu’il exerçait trop de contrôle sur ses collaborateurs. De l’extérieur, cela semblait évident : est-ce une découverte pour lui ? « Je le savais un peu, mais je ne me rendais pas compte que cela me gênait dans mon management. Je comprends qu’ils pourront s’épanouir si je leur fais plus confiance. » Dominique s’exerce donc à laisser trotter le cheval : contrôler sans surveiller, tout un art… Cela lui demande beaucoup d’efforts. « Lâchez prise, prenez du recul, faites-lui confiance, l’enjoint ­Valérie. Vous devez en faire le moins possible ! » Les interventions de Dorothée ou Valérie sont pertinentes et adaptées à la problématique de chaque stagiaire. On sent la concertation entre les consultants formateurs et les consultants équestres.
16 h. Nous nous retrouvons en salle pour un dernier partage. Philippe est un peu déçu de ne pas avoir réussi à aller au bout de ses intentions. Serge est ravi : il a trouvé le stage opérationnel et repart avec des actions concrètes à mettre en œuvre. Marie-Claudine a trouvé aussi des pistes à creuser. Parviendra-t-elle à les appliquer ? C’est la question qu’elle se pose. 

(1) « Construire et développer vos talents de leader », proposé par PCH-Concepts.



L’éthologie, à la source du Horse-Concept
Le Horse-Concept repose sur l’application de l’éthologie, étude scientifique du comportement des animaux dans leur milieu naturel, au cheval. Le pape de l’éthologie équine est l’américain Monty Roberts, connu par son best-seller, « L’Homme qui savait parler aux chevaux », adapté au cinéma sous le titre « L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux », avec Robert Redford.

 


Marie-Pierre Noguès-Ledru

Janvier 2008

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