Inquiètes de leurs coûts immobiliers, certaines sociétés ont « désattribué » les bureaux, et instauré des roulements d’occupation entre les salariés. Rationalisation bienvenue ou déshumanisation en marche ? Comment faire sa place quand on n’a plus de territoire ? Ou des difficultés du partage…
Pour lui, pas de Formica, foin de bannettes : « Mon bureau ? Il est nomade, comme moi, s’exclame Thomas Soupault. Mon mobile, mon ordinateur portable et le réseau intranet de ma SSII, auquel je peux me connecter partout dans le monde, cela me suffit. » Si ce chef de projet informatique de 29 ans sort en réalité rarement de la petite couronne parisienne, il passe tout de même 60 à 70 % de son temps en mission chez des clients. Bureaux fastueux ou sous-sols inhospitaliers, il y a tout connu. Sa ligne directe, c’est son portable. Il a renoncé au papier – « qui se perd, s’oublie, s’abîme, se vole » –, et sauvegarde ses fichiers sur le serveur de sa société.
Libre et responsable
Il n’a ni effets personnels dans sa sacoche, ni photo de son aimée en fond d’écran : « Mes souvenirs sont affranchis des objets », observe-t-il. Il rentre parfois travailler chez lui, au calme. Il se sent « libre et responsable ». Seul inconvénient : son ordinateur, trop lourd (2,7 kg), qu’il devrait troquer bientôt pour un « ultra-portable » (1,5 kg).
Au siège de sa SSII, l’ambiance n’est guère plus au marquage de territoire. Peu de gens sont là depuis plus de deux ans, les déménagements (deux l’an dernier !) rythment l’expansion de l’entreprise, les salariés changent de place en fonction des projets. « À mes yeux, ce sont les collègues qui fondent le sentiment d’appartenance, pas ma chaise ou mon pot de fleurs », lâche Thomas, qui accorde en revanche beaucoup d’importance à la machine à café. Selon lui, « l’essentiel est d’avoir des locaux confortables. Ce n’est pas indispensable qu’ils soient attribués ou personnalisés. »
Interchangeables ?
Chez Accenture, on va plus loin : depuis plus de dix ans, la règle est aux bureaux réellement partagés. Seuls les 20 % d’employés administratifs, sédentaires, ont droit à un plan de travail personnel, où fleurissent les photos et s’affichent les calendriers. Les autres, comme Alexandra Dallet, 34 ans, manager expérimentée, doivent appeler le « reservation center » pour savoir où poser leur portable dans l’immeuble de huit étages du Sud-Est parisien.
En ce qui la concerne, Alexandra se débrouille toujours pour trouver une place près de ses collègues. Au choix, pour quelques heures et jusqu’à deux semaines : bureau ouvert, cloisonné, salle de réunion ou « phone boots », petite cellule bien isolée pour conférences téléphoniques. « Dans les open space en U, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise place », jure Alexandra. Des fenêtres et des imprimantes partout, une réserve à papeterie au centre… Tout le monde a la même chaise, la même table nue. Chaque soir, c’est « clean desk policy » pour tous : le bureau doit être débarrassé, les classeurs empilés, même si l’on revient le lendemain.
Seules concessions à la personnalisation : un code secret suffit à attribuer son numéro fixe habituel au téléphone qui équipe chaque table, et un (petit) casier à clé abrite documentation ou effets personnels. « Je l’utilise beaucoup, pour mes affaires de gym par exemple, raconte Alexandra Dallet. Et je garde une petite partie perso dans mon PC, où je range quelques photos de mes enfants et d’autres documents administratifs. Mais surtout, même sans un bureau avec mon nom et mon grade dessus, je ne suis pas un numéro », assure la jeune femme. Ses réalisations sont en effet connues. Quand elle revient au siège, ses collègues l’interpellent, lui demandent conseil : « C’est bien le signe que je ne suis pas interchangeable ! », lance la jeune femme, qui conseille de « ne pas aller contre le concept », et de prendre le temps de s’y habituer.
Aménagements et parades
Le système de bureaux tournants convainc moins chez Renault. Lancé par la direction immobilière, le plan NET (« Nouveaux environnements de travail », dans le jargon maison) s’applique en banlieue parisienne, dans les plateaux de Boulogne (direction des pièces et accessoires), et depuis mars, de la nouvelle direction informatique du Plessis-Robinson. Au technocentre de Guyancourt, récemment endeuillé par trois suicides, le projet a été gelé. « Avec NET, les groupes de travail se retrouvent éclatés, déplore Gérard Blondel, délégué syndical central CFE-CGC. Les salariés se plaignent du bruit, du manque d’hygiène des téléphones partagés, de l’éloignement avec leurs documents. »
Des améliorations de détail ont donc vu le jour : cloisonnettes, casiers à portée de main… Mais sur le fond, les salariés se sentent dépersonnalisés : « Eux qui se pensaient propriétaires de la société ont l’impression de ne plus exister. » Le personnel exige donc de définir lui-même ses besoins en surfaces, et de distinguer nomades et sédentaires. En attendant, dans la journée, on voit réapparaître pots à crayons et photos, théoriquement proscrits et vite escamotés le soir. Maigres parades.
Les sédentaires marquent leur territoire
Et si, au fond, les bureaux partagés ne convenaient qu’aux salariés itinérants ? C’est en tout cas ce que laisse penser l’exemple de l’agence de pub Devarrieux-Villaret. Piles de classeurs instables, bouteilles d’eau et affichettes ont depuis longtemps personnalisé cet open space avec vue sur le Louvre. « Lancés il y a onze ans, les bureaux partagés ont fonctionné… trois mois, sourit Lydie Bocquillon, 38 ans, commerciale. Ensuite, les gens se sont fixés, par affinités, par budgets – ou pour s’éloigner ou se rapprocher du P-DG, comme à l’école ! »
Si les salariés bougent volontiers une heure ou une journée pour discuter avec un collègue, tout changement durable se discute. « En cas de bureaux partagés, on peut parfaitement demander poliment à un collègue de se mettre ailleurs », rappelle Lydie, ou, comme certains, arpenter les couloirs, portable à l’oreille, ou s’isoler dans une salle de réunion pour avoir un peu d’intimité. « Un bureau à soi, c’est un espace vital, tranche la commerciale. C’est plus pratique – je ne vais pas trimballer ma doc tous les jours ! – et plus sécurisant. » Voilà qui est dit.
Myriam Greuter
Juillet 2007