Lapsus en entreprise : que dire ? Que faire ?

Si les politiques en sont coutumiers, les lapsus prospèrent également au bureau. Ils ne sont pas l’apanage de Rachida Dati ou de Brice Hortefeux. Un grand patron, un chef d’équipe ou un employé n’est pas à l’abri d’achopper sur un mot. Vous non plus… Comment réagir ? Faut-il relever l’erreur ? Tout dépend de la situation. Les conseils des coachs Laurent Tylski d’Acteo Consulting et Jean-Guy Millet d’Obifive (1). Et en exclusivité, les illustrations de Gabs.

 

La journaliste n’a rien dit face à Rachida Dati qui employait le mot “fellation” à la place du mot “inflation” sur le plateau de l’émission télévisée Dimanche+, le 26 septembre. Aucune réaction non plus chez les interviewers de Brice Hortefeux, qui, sur RTL, parla d’empreintes “génitales” à la place d’empreintes “digitales”, le 17 octobre. Pas facile de relever de tels lapsus linguae ! Ils laissent souvent sans voix.

Et nous, que ferions-nous face à un manager ou à un collègue qui trébucherait ainsi dans son discours ? Comment réagirions-nous si nous étions l’auteur d’écarts verbaux ? “La grande majorité des lapsus – sept sur dix environ – appartiennent au registre sexuel, constate le coach Laurent Tylski. Dans ces cas là, mieux vaut se taire pour ne pas gêner et décrédibiliser l’orateur ou se décrédibiliser soi-même. En revanche, sur d’autre registre, on peut sortir de sa réserve.”

 

Le sens caché

 

“Le lapsus n’est pas toujours révélateur, au sens freudien du terme. C’est la face cachée des choses. Et le seul qui en connaît la véritable signification, c’est celui qui le commet, et pas celui qui l’écoute”, affirme Jean-Guy Millet d’Obifive. Inutile donc de faire des interprétations hasardeuses à haute voix.

 

Votre interlocuteur est peut-être tout bonnement sous pression. Ou il s’affranchit, malgré lui, des usages formatés de l’entreprise, comme le décrit le philosophe Alain Etchegoyen en postface des ouvrages cités. “Là, plus qu’ailleurs, le lapsus dégage une odeur de liberté : ces hommes et ces femme contraints au lexique stéréotypé du management moderne s’en échappent, le temps d’une confusion qui déborde en éclat de rire… En entreprise, le lapsus est récréatif : les mots se jouent enfin du labeur qu’on leur impose.”

 

 

 

 

Une pause silence face au public

 

“Oui, nous sommes les plus forts, oui nous allons gagner… nous allons tout droit vers la défaite !” La langue de ce directeur commercial a joliment fourché alors qu’il haranguait 150 de ses commerciaux au cours d’un séminaire de motivation. La “victoire” lui a échappé, mais pas la “défaite”. Cependant, dès qu’il eût éloigné le micro pour reprendre sa respiration, l’auditoire explosa de rire.

“Dans une telle situation, je conseille de laisser le temps au public de réagir, souligne Laurent Tylski d’Acteo Consulting. Cela dissipe le malaise, et on repart.” Comme Lionel Jospin lorsqu’il usa dans un discours du terme “trotskystes” à la place de “travailleurs”. Conscient du faux pas, il releva la tête, posa les mains sur le pupitre, sourit et laissa la salle s’esclaffer avant de poursuivre. À défaut de marquer une pause, mieux vaut accélérer pour passer vite à autre chose.

 

L’humour sur soi en petit comité

 

“Laisser le lapsus faire son effet, c’est bien. Pratiquer l’autodérision, c’est mieux”, observe Laurent Tylski chez Acteo. Car l’arme est redoutable pour reprendre la main ou sauver la face dès qu’on se sent déstabilisé.

 

“Madame, Messieurs, je suis heureux d’être là avec vous dans cette équipe de diversion générale”, exposait ce directeur général au début d’un “teambuilding” avec ses lieutenants aux profils si divers. Ce dirigeant s’est ressaisi dans la suite de son discours. Mais il aurait pu apostropher sa petite troupe en surlignant son écart de langage. “Est-ce que j’ai vraiment dit ce que je viens de dire ?”, “Avez-vous entendu la même chose que moi ?”, “Dites-moi que je n’ai pas dit ce que je viens de dire !” Détente garantie.

Vous n’êtes que simple témoin auditif parmi d’autres ? Avec vos pairs, vous pouvez “relever le lapsus si votre interlocuteur est bon enfant. Cela évitera des coups d’œil complices dans l’assemblée, ce qui crée toujours des distorsions dans la communication”, poursuit le coach. Sinon, contentez-vous de sourire.

 

 

 

L’opportunité de s’expliquer

 

“Nous allons aborder maintenant les abcès psychologiques qu’il nous faut aussi prendre en compte”. Ce manager s’est bien emmêlé en abordant la seconde phase de l’entretien annuel avec son assistante. Le terme abcès s’étant substitué à celui d’aspects au sortir de sa bouche.

 

La salariée était en effet compétente, mais dotée d’une personnalité difficile. Elle eût toutefois le courage de rétorquer : “Qu’est ce que vous entendez par là ?”. Elle a eu raison. Du coup, le manager a discuté avec sa collaboratrice de ses comportements. Et ils se sont mis tous deux d’accord sur des points d’amélioration.

“Le lapsus échappe au locuteur, à sa rationalité. Il constitue une excellente occasion de se parler et de se remettre en cause l’un ou l’autre, précise Jean-Guy Millet. Encore faut-il qu’il y ait une relation de confiance.” À vous de la susciter. Une astuce : notez vos lapsus sur un petit carnet, vous progresserez en les relisant.

 

 

 

 

 

 

Des mots pris la volée

 

“Il y a des lapsus qu’un manager ne doit pas laisser passer, insiste Laurent Tylski. Parce qu’ils sont lourds de conséquences sur le plan professionnel. Ils masquent alors une réelle objection.”

 

Exemple, ce directeur commercial qui s’entend dire  : “Pas de problèmes, les différentes failles du processus de changement sont organisées.” Il a du mouron à se faire. La responsable de l’opération ne parle-t-elle de faille à la place de phase ? À coup sûr, la mise en place du nouveau logiciel connaît déjà des ratés. Le manager relèvera le lapsus gentiment. “J’ai mal entendu ou vous avez utilisé le terme de faille ?”. À lui ensuite de creuser la question. Il s’évitera bien des déboires.

 

 

 

 

 

 

 


(1) “Lapsus révélateurs de la vie de bureau”, 1998 et “Nouveaux lapsus révélateurs de la vie de bureau”, 2002,  Jean-Guy Millet et Gabs, Éditions Eyrolles.

 

Autres perles de la vie professionnelle !

• “J’en ai assez (…) je vous demande ma mutation, je veux aller travailler avec un autre chef de sévices” (chef de service).

• “Cher Monsieur Durand, je suis heureux de vous accueillir pour cet entretien d’appréciation (…) faisons le bilan de l’année écroulée…” (année écoulée).

• “Ce n’est pas facile (…) Monsieur Targette et je suis pourtant étendu sur l’objectif” (tendu).

• “Monsieur, j’en suis bien conscient, ma décision concernant les remises est irréfléchie, il nous faudra en accepter les conséquences” (irréversible).

• “Vous savez Madame, ce bilan de confidences m’a fait du bien !” (compétences).

Marie-Madeleine Sève

Novembre 2010

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