
Philippe Douillet, Anact
Selon le dernier baromètre de l’Anact publié aujourd’hui (1), 41 % des salariés seraient stressés par leur travail. Une pression qui augmente avec la crise et son lot ‘’d’injonctions paradoxales’’, selon Philippe Douillet, spécialiste des risques psychosociaux à l’Anact. Entretien.
Votre sondage sur le stress montre que quatre salariés sur dix sont concernés par ce problème. Que vous inspire ce chiffre ?
C’est un taux très important. L’effet de la crise joue sans doute son rôle dans ce sentiment de stress des salariés : la peur de perdre son emploi et l’individualisation du travail exacerbent la concurrence entre salariés. Pour tirer leur épingle du jeu par rapport à leurs collègues, certains surinvestissent leur travail pour préserver leur emploi, quitte à se surcharger pour tenir coûte que coûte les objectifs. Dans certaines entreprises, les salariés éprouvent ainsi un sentiment de saturation extrêmement fort : ils se sentent au maximum de leurs capacités à donner pour leur travail. Cette tension permanente génère beaucoup d’anxiété et de stress.
40 % des salariés estiment par ailleurs que leur état de stress est lié à l’organisation du travail de l’entreprise. Comment l’expliquez-vous ?
Dans cette période de crise, la pression augmente : il faut faire de plus en plus vite, alors que les objectifs et les exigences de qualité du travail se renforcent. Résultat : il y a de plus en plus de contradictions et de distorsions entre les moyens d’évaluer la performance des salariés, et la perception qu’ils ont de la réalité de leur travail, des efforts qu’ils ont dû fournir pour le mener à bien. On le voit dans le secteur des services, qui applique une logique de performance industrielle : les salariés sont à la fois sommés d’être toujours à l’écoute des clients mais aussi de leur répondre dans des délais de plus en plus brefs. Ces injonctions paradoxales génèrent forcément du stress.
Ce malaise n’épargne pas les cadres : touchés par le chômage partiel, on va leur demander par exemple d’emporter du travail chez eux car certains dossiers ne peuvent pas s’arrêter du jour au lendemain. Ou bien ils doivent, du jour au lendemain, annoncer l’arrêt d’un projet qui aura mobilisé toute leur équipe. Toutes ces contradictions sont très difficiles à vivre.
Il est intéressant de voir que pour remédier au stress, les salariés se détournent de leur entreprise et ne comptent que sur eux-mêmes…
Effectivement, il y a une certaine défiance vis-à-vis des acteurs de la prévention dans l’entreprise, qu’il s’agisse du management, du CHSCT ou de la médecine du travail. Ce recours massif des salariés à des solutions individuelles pour gérer leur stress est alarmante : 91 % des salariés « font avec » en quelque sorte, ou bien se ressourcent dans des activités personnelles. Face au stress, les entreprises ont encore trop tendance à renvoyer l’individu à lui-même, sans remettre en question l’organisation du travail : elles craignent d’ouvrir une boîte de Pandore qui devienne socialement ingérable.
À ce sujet, pensez-vous que l’accord national interprofessionnel (ANI) sur le stress qui vient d’entrer en vigueur changera la situation ?
Je constate que face à l’évolution de la jurisprudence (certains cas de dépression nerveuse ont par exemple été reconnus maladies professionnelles), les DRH sont très sensibles à cette nouvelle responsabilité juridique de l’entreprise concernant la prévention des risques professionnels liés au stress. Cette obligation légale les incitera sans doute à se préoccuper de ce problème, en leur donnant des pistes opérationnelles. Même si cet accord a été poussé par l’Europe (2), on revient de loin : il faut se rappeler que, face aux réticences des employeurs, la question du stress avait été évacuée des négociations sur la pénibilité du travail, qui ont échoué par ailleurs. Que les entreprises soient obligées d’agir sur le stress est donc un grand pas. Elles commencent d’ailleurs à s’en préoccuper : nous constatons une forte demande de formation des managers à ce sujet notamment. Les entreprises passent très progressivement du déni au problème à la sensibilisation. Toutefois, pour agir plus en profondeur sur le stress, surtout si cela a un impact financier sur l’organisation du travail, le passage à l’acte reste très difficile. Il faudra encore du temps.
(1) Sondage sur le stress de l’ANACT (Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail) paru le 10 juin dans le cadre de la sixième « Semaine pour la qualité de vie au travail ».
(2) L’Accord national interprofessionnel du 2 juillet 2008 décline au droit français les dispositions d’un accord européen sur le stress datant de 2004.
Propos recueillis par Lydie Colders
Juin 2009