Après les syndicalistes d’Axa, de la mairie de Suresnes, ou encore de la Banque postale, c’est au tour des PSA Peugeot Citroën de s’asseoir, le 8 mars 2011, dans une salle rue des Saints-Pères à Paris, prêts à entamer la formation continue spécifique que Sciences po a mis en place, depuis janvier 2010, pour les responsables syndicaux d’entreprises et de collectivités territoriales, un “parcours certifiant en culture générale et relations sociales”. Simple attestation pour le moment, elle permettra des dérogations pour suivre ensuite, dans l’établissement, un executive master.
Ils ont passé 15, 20 ans, parfois 35 au sein du Groupe PSA, à Sochaux, Vesoul ou Mulhouse. Consacrant une part de plus en plus importante, parfois jusqu’à la totalité, de leur temps à des activités syndicales. Leurs attentes sont fortes, qu’il s’agisse, pour Patrick, non “pas d’apprendre [son] travail de syndicaliste” mais de “combler [ses] lacunes sur l’appréhension économique du monde qui nous entoure” ou, comme le dit Jean-Paul, de pouvoir “transposer [ses] acquis syndicaux en compétences dans [son] métier”. D’autant que, comme le souligne un autre Patrick, “quand on s’engage dans le monde syndical, il y a le risque de se retrouver face à un plafond de verre dans son évolution de carrière”. Valider ses compétences et préparer d’éventuelles reconversions : voilà précisément les objectifs de cette formation continue, d’une durée de 12,5 jours étalés sur 6 mois, et mise en place dans le cadre de la VAES (validation des acquis de l’expérience syndicale).
Prendre du recul et mieux se situer
Ateliers et séminaires vont se succéder, mêlant apports théoriques (culture économique et financière, histoire des relations sociales…) et pratiques (communication écrite et orale, gestion du temps, management de projet…). Avec, à la clef, la remise d’un certificat – non systématique : “il faut travailler !”, insiste Ambroisine Bourbon, chargée de mission à la direction de la formation continue de l’institut d’études politiques de Paris. “Sciences po, c’était du rêve”, lâche Hassan, qui dit sa “soif d’apprendre” et se réjouit de cette “opportunité : cela permet de voir vraiment où on est situé.” Globalement, tous sont se montrent ravis de “retourner à l’école”. L’occasion aussi, soulignent-ils, de sortir du quotidien et de prendre du recul, comme le dit Jacques : “Cela fait 35 ans que je bosse, avec souvent le nez dans le guidon. Là, on va pouvoir relever un peu la tête.”
Choisir des thèmes de réflexion. La première journée est consacrée à l’approfondissement des objectifs du programme et au choix des sujets des notes professionnelles, ces mini-mémoires que les stagiaires vont devoir rédiger pour valider leur formation. D’ores et déjà, des thématiques se dessinent, qui pourront s’affiner au fil du stage : au sein du Groupement des syndicats européens de l’automobile (GSEA), Pascal “ne [remet] pas en cause [son] engagement résolument réformiste, mais souhaite, dans le cadre de [sa] note professionnelle, explorer la question d’éventuelles limites à cette forme d’engagement syndical.” Hassan, lui, s’intéresse a priori à la manière de “combattre les préjugés sur nos différences”, en abordant notamment la question du handicap. Tandis que Jean-Paul voudrait travailler sur “les risques psychosociaux, le mal-être et le stress au travail, qui sont devenus des enjeux majeurs dans l’entreprise”.
Une charge de travail importante. Suivi par un tuteur, chacun devra mettre en avant des problématiques, revenir sur son expérience professionnelle et syndicale et, à travers cette démarche réflexive, suggérer des solutions qui pourraient être mises en place dans son entreprise. Une charge de travail supplémentaire pour ces responsables syndicaux aux agendas déjà bien remplis… “Le temps va être le gros problème, déjà qu’il en reste peu pour la vie personnelle…”, anticipe Jacques qui cumule 12 mandats dans les différentes instances représentatives de PSA : délégué du personnel, élu au comité d’établissement, au conseil d’administration, au CHSCT…
Tous vont devoir trouver du temps pour effectuer leurs recherches, approfondir leur réflexion, puis rédiger la note professionnelle. C’est pourquoi, après cette première journée de lancement un peu générale, la deuxième va se focaliser sur la gestion et l’optimisation du temps.
La course au temps d’Alfred Bidon
Animée par Jean-Claude Legal, chargé de la mission apprentissage à Sciences po, la session débute par le recensement des situations qui font perdre du temps dans une journée, afin de mettre en avant des solutions concrètes permettant d’en gagner : fixer à l’avance la durée d’une réunion, grouper ses rendez-vous pour réduire ses temps de transports, savoir déléguer, gérer les priorités, ou encore se ménager des moments à soi pour “faire ce qu’on n’a jamais le temps de faire par ailleurs”, laisser la place à l’imprévu… Exemple : quel est le moyen de communication le plus adéquat en fonction du message à transmettre ? Pour éviter un long appel téléphonique, mieux vaut parfois un mail, ou parfois même un SMS.
Jean-Claude Legal s’amuse à illustrer la thématique par des anecdotes cocasses, voire des mimes, tout en donnant des astuces dont certaines frôlent la perversité, comme l’idée d’appeler un interlocuteur bavard quand il est occupé ou, mieux, quand on le sait absent, ce qui permet de simplement lui laisser un message…
Limiter le stress. Autre étude de cas pratique, non dénuée d’humour : l’analyse de “la journée noire d’Alfred Bidon”, qui court de rendez-vous en rendez-vous et arrive en retard sans avoir préparé une réunion importante parce que déposer sa voiture au garage lui prend plus de temps que prévu… Une situation sans doute caricaturale, mais qui met bien en lumière la difficulté de concilier agenda professionnel et contraintes personnelles – auxquels s’ajoutent les activités syndicales des stagiaires. L’objectif : mettre des mots sur l’éparpillement et le manque d’anticipation du pauvre Alfred Bidon, qui ne manque pas, au passage, de rabrouer sa femme… Plus sérieusement, Jean-Claude Legal souligne les conséquences d’une telle désorganisation sur les relations sociales, personnelles et professionnelles dans la mesure où “une mauvaise gestion du temps génère du stress”.
D’où cette règle d’or répétée à maintes reprises par le formateur : savoir tenir son agenda, à long terme en faisant des rétroplannings, mais aussi à court terme en réorganisant en permanence son emploi du temps de la journée.
Des stagiaires qui aiment débattre. Au fil de la séance, Jean-Claude Legal ne se prive pas de citer Bourdieu, Kafka, ou d’évoquer sa propre expérience. Ainsi, le dialogue se noue et les réactions fusent, notamment quand il est question des réorganisations internes aux entreprises et de l’évolution des métiers. La discussion rejoint inévitablement le terrain politique, bien au-delà de PSA, sur les 35 heures, la CSG, la gouvernance actuelle… Pas de doute, nous sommes à Sciences po : comme beaucoup d’intervenants de l’école, le formateur aime le débat et avec cette promotion de responsables syndicaux, il trouve du répondant !
Poursuivre ou se reconvertir ?
Mais il est temps de revenir dans le cadre de la formation. L’accent est mis sur “le pouvoir de dire non” et les réflexes à acquérir pour être en mesure de le faire. Ou comment ne pas se laisser envahir par “les voleurs de temps”. Le maître mot : questionner l’interlocuteur pour gagner du temps, au lieu de répondre immédiatement à la demande. Cela permet de conserver l’avantage et d’avancer au bon moment les arguments permettant de décliner une sollicitation jugée intempestive. À chacun, ensuite, d’adopter une ligne de conduite.
“La gestion du temps, c’est un vrai travail sur soi-même”, affirme Jean-Claude Legal. Que les stagiaires poursuivront tout au long de leur formation.
“Il y a un petit côté remise en cause”, avance Jacques, qui hésite entre “poursuivre [ses] mandats ou [de se] reconvertir à l’issue de la formation : les mandats ouvrent sur d’autres horizons, mais déconnectent de la vie professionnelle.”
Franck aussi pense à une reconversion, peut-être dans les ressources humaines. “Les relations sociales m’intéressent, confie-t-il, envisageant, “pourquoi pas, de passer de l’autre côté. Certaines entreprises aiment bien prendre des anciens syndicalistes comme DRH. Ce n’est pas encore le cas à PSA, mais cela peut venir…” “Que valent mes compétences dans le milieu professionnel aujourd’hui ?”, s’interroge de son côté Jacques. Réponse dans 6 mois.
Sophie Blitman
Avril 2011
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