À l’heure où les affaires se multiplient, l’éthique est la valeur tendance. Pourtant, elle reste le parent pauvre de la formation continue. C’est plutôt l’accompagnement des dirigeants qui est privilégié, rarement celui des salariés, pourtant en quête de sens et de plus en plus confrontés à des dilemmes moraux. Enquête.
Novembre 2009. La Sorbonne, temple élitiste de la philosophie, lance une expérience inédite : un stage de philosophie d’une journée autour des questions d’éthique ouvert aux cadres et aux dirigeants d’entreprise. Au menu : justice et efficacité, bornes de l’hypercapitalisme, ou encore la société du risque. Faut-il nécessairement choisir entre d’un côté l’éthique et les valeurs, de l’autre les exigences de performance ? Comment apprendre à vivre dans un monde à l’avenir incertain, dominé par le risque ? Voici quelques questions philosophiques contemporaines soumises à une quinzaine de participants venus à titre individuel. « Les cadres et les dirigeants ont besoin de prendre du recul sur les questions d’éthique qui se posent dans l’entreprise, dans un monde économique en pleine mutation », explique Danielle Baillet, directrice de la formation continue à la Sorbonne (Paris IV).
La crise financière aurait-elle ouvert un nouveau marché des formations à l’éthique ? Pas vraiment. Malgré l’affaire Enron (en 2001), et plus récemment le scandale des subprimes ou l’affaire Kerviel, les formations à l’éthique restent marginales. Et sont loin de rencontrer un franc succès. L’année dernière, en pleine tempête économique, l’université de Metz a ainsi testé un stage « Éthique et entreprise » ouvert à tous les salariés. Et a dû l’annuler à la dernière minute, faute de participants… Si la philosophie, l’art et les sciences humaines en général séduisent plus que jamais les cadres, « c’est plutôt pour se ressourcer à titre personnel », observe Danielle Baillet.
Mouvance catholique
Dans les grandes écoles de commerce, l’éthique professionnelle ne fait pas non plus recette en formation continue. L’effort est davantage concentré sur la formation des futurs managers (dans le cadre des MBA notamment) bien qu’encore insuffisant comme le souligne un récent rapport (1) qui prône de revisiter l’enseignement de la discipline dans les cursus. Mais dans les programmes « Executive », destinés aux cadres et dirigeants expérimentés, les cours d’éthique à part entière sont rarissimes. « On fait peu de choses en formation continue dans ce domaine. Les entreprises ne sont pas prêtes à financer des formations en philosophie et en éthique pour leurs cadres », estime Bernard Laurent, professeur d’économie et responsable de la formation en éthique à l’EM Lyon. L’école organise simplement un séminaire de philosophie d’une demi-journée baptisé « sens et croissance » dans le cadre de son programme CPA, destinés aux dirigeants d’entreprise. Objectifs ? Prendre du recul en revisitant les grandes évolutions philosophiques, économiques et sociétales des deux derniers siècles, mais surtout réhabiliter la parole. « Aujourd’hui, plus personne n’affiche ses convictions personnelles, y compris les dirigeants. Pourtant, Ils sont confrontés en permanence à des problèmes éthiques, lors de plans sociaux ou d’appels d’offres où ils sont tentés de s’allier avec leurs concurrents », regrette Bernard Laurent. Petite singularité de ce séminaire : l’intervention d’un moine bénédictin. Un symbole qui n’a rien d’anecdotique. Entre tradition humaniste et doctrine morale religieuse, ce sont les universités catholiques (et les établissements gravitant dans leur giron) qui ont le plus investi la question de l’éthique économique ou professionnelle. Outre des séminaires en intra, l’université catholique de Lille envisage ainsi d’ouvrir un diplôme universitaire (DU) en éthique économique ouvert aux professionnels. Mais la cible visée est moins les salariés que les DRH et autres responsables du développement durable, confrontés au casse-tête de la RSE (Responsabilité sociale et environnementale) de l’entreprise. Un enjeu de réputation devenu majeur dans les grands groupes. « Le développement durable soulève la question de l’éthique, et les entreprises ont encore des lacunes sur ce point », soutient Fabrice Le Lec, directeur du centre de recherche en éthique économique à l’université Catholique de Lille.
Les philosophes au chevet de l’entreprise
Si l’éthique se « vend », c’est donc surtout auprès des entreprises et des dirigeants soucieux de maîtriser les risques en tous genres (industriels, environnementaux, sociaux…). Derrière cette demande, « il y a aussi l’idée de renouer un lien de confiance avec leurs cadres, de redonner du sens à leur action dans un contexte contraignant », note Jean-Jacques Nillès, formateur en éthique et maître de conférences en philosophie et en sciences de gestion à l’université de Savoie. Mais là aussi, les demandes sont ponctuelles, et de courte durée (formation d’une ou deux journées pour le comité de direction le plus souvent). Depuis 2008, une quinzaine d’entreprises ont fait appel aux philosophes de la Sorbonne, sur des problématiques de philosophie contemporaine, et pas seulement d’éthique. Même écho à l’Edhec : « Je forme occasionnellement des cadres dirigeants, mais c’est plutôt rare »,admet Geert Demuijnk, professeur d’éthique à l’Edhec. Lorsque les dirigeants se tournent vers la lumière des philosophes, « c’est souvent en vue de créer ou d’améliorer une charte éthique interne régissant les bonnes pratiques », remarque Pierre Tavoillot, professeur de philosophie à la Sorbonne. Certains enseignants participent aussi à l’élaboration de ces chartes, comme Jean-Jacques Nillès. D’autres siègent même dans les comités d’éthique, à l’instar de Geert Demuijnk chez Auchan notamment.
Diversité des pratiques
Si l’éthique se répand si peu, c’est aussi en raison de la difficulté à en cerner les fondements. Parle-t-on de valeurs collectives ? De code déontologique ou de convictions morales étayées par la philosophie ? Toutes ces approches coexistent dans les formations. Jouant sur les valeurs humaines (et sa possible instrumentalisation), l’éthique est un sujet ultra sensible. Peut-on véritablement l’enseigner ? En faire un principe généralisable et appliqué par tous les salariés ? Est-ce souhaitable ? La question divise les enseignants. Pour certains, comme Bernard Laurent, la question relève surtout du positionnement des dirigeants. Pour Jean-Jacques Nillès en revanche, partisan de l’éthique « appliquée », comme outil d’aide à la décision, cette notion peut non seulement s’apprendre, mais se décliner à l’ensemble de l’entreprise. Selon lui, elle n’aurait rien à voir avec une notion individuelle qui interroge les croyances, mais relèverait d’un sens commun partagé par une même communauté de métiers. Exemple, pour des acheteurs, des ingénieurs ou des commerciaux n’ayant pas les règles de fonctionnement et d’arbitrage dans leurs pratiques, il s’agirait donc de faire émerger ces valeurs collectives qui soutiennent leur action. « À quoi ces gens, qui appartiennent à la même famille de métier, se réfèrent-ils pour prendre leurs décisions ? Qu’est-ce qui leur semble juste ou non ? En les interrogeant, on peut faire émerger des valeurs partagés par tous, comme le respect par exemple », illustre l’enseignant.
La formation : une fausse bonne réponse ?
Encore faut-il ensuite que leur direction intègre ces valeurs, ce qui est rarement le cas. Peu de chartes éthiques sont développées à partir du vécu des salariés… Or, « celles qui émanent de la direction n’ont aucune efficacité. C’est un pur discours d’image », déplore Jean-Jacques Nillès. Si les formations des patrons et de leur comité de direction sont peu développées, c’est aussi par crainte : « les dirigeants ont peur d’affronter ces questions. Aborder l’éthique, c’est d’abord admettre que cette notion n’est relative ni à un contexte ni aux pratiques d’un pays, mais qu’il s’agit bien d’une règle générale pour tous. Les dirigeants doivent aussi admettre que certains managers sont poussés à transgresser les règles pour répondre aux objectifs par exemple. Ce n’est pas compatible avec une attitude dirigeante cynique, qui pousserait à contourner le droit ou à piéger des clients », assène d’emblée Geert Demuijnk, professeur d’éthique à l’Edhec ».
En outre, si pour Fabrice Le Lec, « les dirigeants sont bien conscients que les transformations de l’entreprise ont isolé les cadres, amenés à prendre des décisions difficiles mettant à mal leur valeurs et leur déontologie », rares sont les entreprises à investir dans la formation de leurs managers. Si ce n’est, parfois, pour leur rappeler – comme l’école le pratique dans les cours d’instruction civique aux élèves – quelques valeurs fondamentales telles que la transparence financière ou la confidentialité des informations, face aux enjeux de réputation et de concurrence.
L’organisation du travail en jeu
L’éthique interroge donc avant tout la politique de l’entreprise. D’où une certaine prudence, de la part des philosophes qui interviennent sur ces questions. « Notre rôle n’est pas de faire la morale, mais de donner à réfléchir par la philosophie. Après, c’est à l’entreprise de décider de ses actions », temporise Fabrice Le Lec. La formation ne serait donc pas une réponse à tout. En tout cas pas sans questionner l’organisation du travail, estiment certains sociologues : « Former à l’éthique est une démarche vaine. Cela n’évitera pas les comportements déviants de certains managers, comme on l’a vu avec l’affaire Kerviel », affirme catégoriquement Anne Salmon, sociologue et spécialiste de l’éthique. Pour cette enseignante, l’éthique professionnelle a avant tout été fragilisée par la frénésie du changement dans les entreprises, « qui a bousculé les repères et détruit les collectifs de travail qui auparavant, régulaient les pratiques éthiques au quotidien. Aujourd’hui, avec l’éclatement des métiers et la pression intense sur les résultats, tous ces codes de conduite ont été balayés ». Laissant les cadres et les experts seuls face à leurs propres dilemmes…
(1) « Repenser la formation des managers », rapport publié par la Fnege, l’Institut de l’entreprise et le Cercle de l’entreprise, juin 2010.
Lydie Colders
Juillet 2010